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mercredi 11 avril 2018

Siffler en travaillant ! (Bonus "Mauvais berger !")

La prochaine fois que nous imprimerons "Mauvais berger !", ce sera la fameuse version augmentée au format poche dont je parle depuis des années. Voici un des derniers petits textes qui font partie des bonus inédits que vous trouverez dans cette version ultime et définitive* :

Je suis fasciné par la façon dont Christophe appelle ses chiens, les troupeaux, ou interpelle les touristes un peu trop invasifs. Sa voix de Stentor porte loin mais surtout, il siffle comme un cowboy (ou une marmotte, mais c'est moins Badass) et le son puissant et aigu qu'il produit se répercute sur les flancs des montagnes qui encerclent le plateau. Il perce même le coton du brouillard, c'est dire ! Parfois, j'ai même peur que la vibration ne décroche un rocher. Quand il le fait, je vérifie toujours, au cas où, mais ça n'arrive jamais...  
Je réalise que j'ai bientôt 27 ans et que je ne sais pas siffler autrement que comme Micheline Dax. Plus comme Micheline, que comme Dax, d'ailleurs...
Je lui demande de m'apprendre à siffler comme lui. Il accepte et m'explique de quelle façon il positionne sa langue entre ses mâchoires, contre son palais et comment il expulse l'air pour créer ce son. Mais évidemment, je n'y arrive pas. Ça demande un certain entrainement et je n'ai pas trop le temps, ni l'envie de paraître encore plus ridicule. 
― Sinon, il y a la méthode niveau débutant, me lance-t-il, avec un air goguenard.
― Ah oui ? Et on fait comment, alors ? réponds-je, jouant les agacés.
― Facile ! Tu insères tes index aux coins de ta bouche, tu colles le dessous de ta langue au bout des doigts, et tu souffles. 
Il joint l'acte à la parole. La magie opère. Je tente de l'imiter. Je porte mes doigts à la bouche. Je ne sais pas ce qui me fait baisser les yeux au dernier moment, mais c'est sûrement l'instinct de conservation. Nous venons de traire et j'ai oublié de me laver les mains avant d'envoyer les bêtes sur leur parcours. Elles sont aussi sales que mes bottes. Elles sentent la merde de moutons et le lait caillé. J'esquisse une moue de dégoût, mêlée d'impuissance.
Il rit. Lui a les mains immaculées, vierges de tout miasme, en apparence du moins ; celles du gars qui sait travailler sans se saloper de la tête aux pieds. 
Je frotte sommairement mes horribles paluches à ma cotte de travail - comme si ça allait faire une différence - et suis ses consignes. Je sens illico le goût salé de la poussière, des matières fécales ovines et l'acidité du suint de leurs toisons. Retenant un reflux, je me persuade que j'en ai vu d'autres. 
Je souffle. Je postillonne. Le rendu de mon sifflement est ridicule et le goût immonde a fini par envahir totalement ma bouche. Je crache. Je crache encore. 
―  Rhaaa, c'est dégueulasse ! 
―  Sinon, après, quand tu sauras bien faire, tu fais comme un cercle avec ton pouce et ton index et tu fais la même chose, mais d'une seule main. Celle qui est la plus propre... 

Je mets quelques jours à trouver le coup. Je n'oublie plus l'hygiène et je siffle comme un vrai berger. Je sens que je monte dans l'estime de mon jeune patron. Pas totalement, cependant, puisque je n'arriverai jamais à siffler sans les mains.

*J'ai décidé que ce serait une version définitive parce qu'après 20 ans, je ne vois pas ce que je pourrais y ajouter de plus...

mercredi 7 juin 2017

Inédit : la moitié du chapitre "Tout vient à point…"

Comme promis puisqu'on a passé les 1000 € de dons sur ma cagnotte helloasso, je publie ici la moitié du chapitre 5 : "tout vient à point..." qui se déroule en Soule. Il met en lumière deux personnages secondaires du premier tome. On va dire que c'est la partie "romanesque" du livre. 

Pourquoi je ne publie ici que la moitié du chapitre? Tout simplement parce que je ne peux pas le publier dans son intégralité. Trop d'éléments y sont divulgués et ce serait donc gâcher le suspense de mes lecteurs.

A NOTER : Je ne l'ai pas encore relu ni modifié (je prends une semaine de congés pour ça à la fin du mois), donc soyez indulgents, merci ^^. 

Tout vient à point…

Elle en avait rêvé depuis des mois, des années et même deux décennies si on comptait la doucereuse époque de la maternelle. Bien qu’à cet âge-là, le concept même de l’Amour – tel qu’elle le vivait à ce moment précis de sa courte vie – lui ait été complètement étranger. Tout au plus pouvait-on parler de sentiments amicaux exacerbés. Non, à bien y réfléchir, le véritable sentiment amoureux pour Beñat avait commencé à l’étreindre lorsqu’il était passé en sixième et elle en CM2. Elle était restée une année de plus à l’école communale de Libarrenx, tandis que lui entrait au collège de Mauléon-
Licharre. Ce fut la première fois qu’elle ressentit cette forme de vide, de manque obsédant qui vous possède corps et âme lorsque l’être aimé s’éloigne des yeux et du cœur. Ils ne se voyaient même plus les soirs, après l’école, ou les week-ends comme avant. Désormais assommé de devoirs, le garçon, pas très studieux de nature, avait vu son temps libre se réduire comme peau de chagrin. Et dès qu’il avait expédié ses rébarbatifs exercices de maths et ses leçons d’histoire ou d’anglais dont il ne voyait pas du tout l’intérêt, il devait rejoindre son père à la bergerie afin de lui donner un coup de main avec les brebis. C’était presque "un homme" à présent. Il fallait qu’il mette un peu la main à la pâte s’il voulait pouvoir reprendre l’exploitation agricole lorsqu’il serait en âge, ce dont il n’avait évidemment pas vraiment envie. Mais il n’avait pas eu le choix : le paternel taciturne et buriné avait la main leste sur les animaux comme sur ses propres enfants.

Xantiana ne le revit pas davantage durant les années collège : un an de différence, c’est fou comme ça compte, à l’adolescence. Elle se souvenait parfaitement qu’il l’avait même rudoyée la première et unique fois où elle avait essayé de s’incruster dans son groupe de camarades. En outre, la place était déjà prise par une, voire des filles un peu plus formées et moins farouches qu’elle. Se sentir repoussée ainsi l’avait découragée et meurtrie jusqu’au lycée. Elle avait alors essayé de l’oublier dans les bras d’autres garçons. Elle avait presque fini par y arriver avec Pascal Hastoy, de cinq ans son aîné. Mais là encore, elle fut déçue par la lâcheté de la gent masculine. Pascal n’étant pas un jeune homme très réputé pour le sérieux de ses relations amoureuses, avait essayé de la refourguer à son meilleur ami lorsqu’il en avait eu marre d’elle, c’est-à- dire au bout de quelques semaines de bécotages insipides, de mains malhabiles dans le soutif et de vaines tentatives de l’entraîner dans son plumard. Son meilleur ami, qui n’était autre que l’abominable thon décérébré répondant au nom de Patrice Bodin. Ce même triste personnage aujourd’hui soupçonné d’être un cruel tueur en série, auteur d’une vingtaine de meurtres dans la capitale souletine l’année passée ; l’assassin présumé du précédent président des Français, qui devait maintenant croupir lamentablement quelque part en taule, ou dans un hôpital psychiatrique. C’était tout ce qu’il méritait, tout ce qu’elle souhaitait à ce monstre, qu’on aurait dû diagnostiquer comme fou dangereux bien plus tôt. Il y avait pourtant des signes avant-coureurs…
Puis elle songea qu'une loi permettant d'enfermer préventivement les gens pour délit de faciès ou comportement excentrique n'était peut-être pas une si bonne idée, après tout. Les prisons étaient déjà assez surchargées... 
Enfin bref, elle avait évidemment renvoyé l’infortuné Bodin paître comme un malpropre.

Puis vint l’année du baccalauréat. Tandis que Beñat entamait sa seconde année de BTS électromécanique – désignant du coup son frère cadet comme seul héritier de la ferme familiale, celle que ses amis surnommaient affectueusement Xanti se préparait à partir étudier la gestion et la comptabilité à Pau. Elle était devenue une jolie brunette bien appétissante, quoi que fluette et timide. Ce sont peut-être ces deux dernières caractéristiques qui avaient empêché le jeune séducteur de la remarquer parmi la meute de supporters féminines qui venaient l’applaudir, lui, la coqueluche du SAM Rugby, les dimanches après-midi au stade Marius Rodrigo.

Et puis quelques temps plus tard, probablement pistonné par l’entraîneur de l’équipe – bien qu’il le niât farouchement –, Beñat, toujours célibataire endurci, était entré en tant que mécanicien chez Antton Aguer Industries. La chance sourit enfin à Xantiana, lorsqu’elle apprit qu’un poste de comptable se libérait dans la même entreprise. Elle se débrouilla alors pour se faire recruter avant même la fin de l’année scolaire et l’obtention de son diplôme. Elle s’était ensuite liée d’amitié avec Maddalen Etchegaray, la responsable du service expédition, qui traînait régulièrement son haleine trop mentholée pour être honnête et sa vulgarité assumée à la suite de celui qu’on appelait alors – dans son dos – "le Casanova de l’atelier mécanique". Elle intégra sans difficulté le petit groupe qui se retrouvait en dehors du travail, certains soirs de la semaine et, d’une manière générale, tous les week-ends.
Enfin, le chemin vers le cœur du jeune homme lui était tout tracé ! Malheureusement, tout fut temporairement compromis avec l’arrivée de Mathilde Joubert. Cette rouquine incendiaire originaire de Bourgogne avait fait tourner la tête à plus d’un homme dans l’usine, mais aussi partout où elle avait traîné ses guêtres en Soule. Xantiana n’arrivait pas à être jalouse, car la jeune femme, fraîchement débarquée à Mauléon s’était vite révélée être une "âme pure", une vraie amie, altruiste et désintéressée. Mathilde avait tout de suite deviné le profond mal de vivre de Xanti, son amour clandestin et clairement à sens unique pour le beau Beñat. 
Ce dernier, malgré un nombre incalculable de"râteaux" essuyés, continuait jour après jour de trouver Mathilde à son goût et potentiellement accessible. Jusqu’à ce que Patrice Bodin ne la tue, elle et sa collègue Maddalen, un soir maudit au cours duquel elle avait préféré rester à s’enivrer avec Beñat et ses amis, lors du concert du dimanche, à Müsikaren Egüna, plutôt que d’accompagner Maddalen chez son amie.

Xantiana avait souffert de la disparition tragique des deux filles. Elle avait pleuré Mathilde de toutes ses forces, avait même maudit son meurtrier sur plusieurs générations, comme le lui avait appris sa grand-mère un peu "sorcière". Mais le douloureux épisode avait eu un effet bénéfique : il l’avait inéluctablement rapprochée de Beñat, le jour de l'enterrement de Maddalen. Elle ne sut jamais s’il avait eu pitié d’elle ce jour-là, s’il avait simplement voulu la consoler lorsqu’il l’avait prise dans ses bras et qu’il avait fini par l’embrasser, ou si la mort de Mathilde lui avait enfin ouvert les yeux quant aux sentiments qu’elle éprouvait à son égard.
Cela lui posait un douloureux cas de conscience, qu’elle tentait vainement de refréner, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de remercier le malheureux hasard – ou sa bonne étoile – d’avoir fait en sorte que Mathilde ne soit plus jamais un obstacle.

*****

Beñat, quant à lui, n’avait jamais vraiment fait attention à Xantiana avant la mort subite de Mathilde. Certes, il la connaissait depuis sa plus tendre enfance, ils étaient du même village également, mais il n’avait jamais trouvé la jeune femme très séduisante. Ou du moins : il ne s’était jamais attardé sur son cas, tout simplement parce que son aspect physique – s’il était loin d’être repoussant – n’avait pas l’exotisme affriolant qu’il recherchait d’ordinaire chez une femme. Elle avait ce qu’on a coutume d’appeler aujourd’hui "le type basque" : l’œil sombre, le cheveu épais et corbeau, la peau mate, et la taille relativement petite, autant de caractéristiques témoins de lointaines origines bohémiennes, oubliées avec le temps. Un physique somme toute assez classique en Soule. En outre, son caractère en apparence distant et réservé ne donnait pas spécialement envie de faire le premier pas.
Il se rappelait n’avoir pas été très tendre avec elle, pendant l’ingrate période de l’adolescence. Il l’avait sciemment ignorée pendant des années, à vrai dire, et l’avait même carrément trouvée insignifiante, en comparaison avec Mathilde. Mais la voir ainsi écrasée de chagrin lui avait donné envie de la recueillir et de la protéger comme un pauvre petit moineau blessé qui aurait percuté une voiture sur l’autoroute. Et ce sentiment lui avait fait découvrir un nouvel aspect de sa propre personnalité, une espèce de sensibilité exacerbée qu’il avait auparavant toujours considérée comme une faiblesse et qu’il avait pris soin d’étouffer, tout au long de sa vie.

Ce n’était pas de l’amour à proprement parler, mais juste une impression inconnue qu’il apprenait maintenant à apprivoiser, aux côtés de Xantiana. Une sensation pesante et en même temps tellement libératrice, qu’il n’avait encore jamais ressentie avec aucune autre femme. Oui, c’était cela : en sa présence, il se sentait enfin libéré du masque d’acier qu’il s’était patiemment forgé pour se donner une contenance en société, cette apparence artificielle de sportif rigolard un brin obsédé et prompt à faire fondre les filles. Enfin, pas toutes, seulement les plus superficielles, mais elles étaient suffisamment nombreuses et "affamées" pour qu’il puisse s’en contenter. Maintenant, il pouvait enfin être lui-même sans en éprouver de honte. 
C’est pour cette raison qu’il resta avec elle, dans un premier temps. Et puis, peu à peu, il avait fini par trouver cette relation de couple assez confortable et gratifiante. Elle lui conférait un semblant de standing social plutôt appréciable, une certaine crédibilité d’adulte rangé dont il avait toujours rêvé et qui, enfin, s’offrait à lui.
Ce fut à peu près à ce moment-là qu’il réalisa que Xanti ferait une épouse parfaite pour lui, doublée d’une excellente mère pour la nombreuse descendance qu’il comptait lui donner. Elle-même semblait aux anges. Elle irradiait littéralement de bonheur à la perspective de cet avenir prometteur et se donnait à son homme sans compter. Elle aussi rêvait d’une vie stable et d’une famille nombreuse, même si le monde partait en sucette, et que plus personne n’était en sécurité, désormais.
Elle était mue par un impérieux instinct de survie qui ne faisait qu’accroître son désir de se reproduire. Elle se sentait désormais capable de tout réussir, peu importaient les difficultés qu’elle pourrait rencontrer à l’avenir, tant qu’elle aurait Beñat à ses côtés.

Et bien souvent, c’est dans des instants pareils qu’on s’attend le moins à devoir endurer la frustration et le ressentiment. C’est pourtant exactement ce qui tomba sur le jeune couple, quelques mois plus tard, lorsque le gynécologue de la polyclinique d'Oloron Sainte Marie apprit à Xantiana qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfants.

*****

A l'heure où j'écris ces lignes, il reste encore 370€ avant d'atteindre le plafond de ma cagnotte. Allez, ça peut être plié avant ce week-end. On y va => https://www.helloasso.com/associations/astobelarra-le-grand-chardon/collectes/aidez-nous-a-sortir-l-infection-t2-pandemie-par-etienne-h-boyer 
Merci d'avance ^^

vendredi 17 décembre 2010

Le tic de langage…

Je suppose que vous savez tous ce qu’est un tic de langage? Ce sont ces mots ou expressions du langage courant qu’on aurait un peu trop tendance à radoter sans s’en rendre compte, alors que tous vos interlocuteurs, eux, l’ont remarqué. Il en est même certains (sans aucune éducation) pour vous le faire remarquer! Or, chacun d’entre nous a ses propres tics de langage, même ceux qui voient la paille dans l’œil de leur voisin (mais jamais la poutre qu’ils ont dans le leur). A l’écrit, on s’en rend compte tout de suite, car les phrases deviennent bancales et lourdingues. Mais à l’oral (et selon le public auquel on s’adresse), ça passe souvent inaperçu.

Au lycée, j’avais une prof d’histoire (fort gentille au demeurant) qui répétait sans arrêt (et à toutes les sauces)  l’adverbe “incontestablement», qu’elle déclinait aussi en adjectif (”c’est incontestable»…), et bien évidemment, tous les élèves de la classe l’avaient remarqué, et en jouaient… Certains tenaient les comptes à l’heure; d’autres -plus téméraires- tentaient malicieusement de la pousser à prononcer le fameux mot. Bref, c’était un petit jeu assez rigolo qui avait le mérite de nous tenir éveillés pendant ses cours incontestablement interminables (ça y-est, elle m’a contaminé!).

Ah oui, parce que je ne vous ai pas encore dit… Un tic de langage, c’est comme la peste ou la vérole : ça se répand sans qu’on en ait conscience! Combien d’entre vous emploient à tort et à travers l’expression toute faite “tout-à-fait!» à longueur de journée, au lieu de simplement dire “oui»? Et ceux (dont je suis) qui la remplacent par le ridicule “clair!» sont légion, je pense!

Bref, tout ça pour dire que moi aussi, j’ai mes tics de langage. Lorsque j’étais apprenti berger  dans la magnifique montagne pyrénéenne, la seconde année, c’est mon patron berger, Christophe*, qui un jour m’a fait remarquer avec le plus grand agacement que je disais toujours “Ah!», à chaque fois qu’on me demandait de faire quelque chose que je n’avais pas initialement prévu et qui dérangeait ma routine. Il interprétait cette exclamation -pourtant innocente- comme une preuve de mauvaise volonté, ou au pire comme une forme avortée de contestation aux ordres.

Pourtant, je peux vous assurer que moi, je voulais juste dire quelque chose comme “Ah, d’accord, OK…», comme une affirmation plutôt que comme quoi que ce soit d’autre.
Lui, son tic de langage, c’était le mot “atypique». Un “parcours atypique», un “berger atypique», ça faisait bien devant les caméras de M6 et TF1… Ça m’énervait aussi énormément cette pédanterie affectée, mais je ne lui ai jamais rien reproché de tel. Rien à voir avec de l’hypocrisie! C’est davantage une histoire “de tact” et de politesse, en somme…

Mais  si on change de point de vue relatif, ça pourrait tout aussi bien être une histoire de caste, je suppose : la différence entre une personne qui se prend pour le roi de la montagne, et son ouvrier.
*Nom d’emprunt de l’exploitant agricole pour lequel j’ai travaillé comme aide-berger en 1998 et 1999, et personnage principal du livre “Mauvais berger!».

mardi 2 novembre 2010

Avoir ou ne pas avoir “les codes”…

Lorsque j’ai rencontré Christophe en “chair et en os”, l’une des premières phrases qu’il m’ait dite -en guise d’avertissement- est quelque chose comme “Pour être berger, il faut avoir les codes. Si tu ne les as pas, tu n’y arriveras jamais”. Sur le moment, devant cette maxime sibylline qui ouvrait mille possibilités d’interprétation (dont certaines que je me refusais même à imaginer tellement elles m’étaient insupportables), j’ai essayé de lui faire préciser ce qu’il voulait dire par “les codes”. Mais ce fut en vain : lui même semblait incapable de traduire ses paroles de façon explicite.

Avec le temps, de cette phrase énigmatique qu’il répétait à l’envi (en particulier lorsqu’il voulait me faire un reproche détourné), j’ai fini par (més)interpréter que ces “codes” étaient quelque chose qu’on ressent dans ses tripes comme une évidence, un instinct, une loi divine. Je me disais que ce devait être un genre de code “moral”, ou de “bonne conduite” du bon berger, et je m’appliquais donc à observer, à comprendre, puis à imiter ces gens dans leurs rapports sociaux autant que dans leur rapport au travail, leurs contacts avec les animaux, etc. Et ce même si cela contredisait parfois mon éducation, ou mes propres convictions.

Étrangement, la dernière phrase que je l’aie entendu prononcer était l’affirmation que décidément, “je n’avais pas ces fameux codes, et que jamais je ne serais un bon berger”, d’où le titre du livre! Il m’aura fallu attendre dix ans pour digérer tout cela et comprendre que ces codes auxquels il faisait sans cesse allusion, ne pouvaient être que… Les codes “génétiques”!

Les mêmes qui font que, quel que soit le pays, la région, la vallée où l’on décide de se fixer, pour l’autochtone, on restera éternellement “l’étranger”, et ce jusqu’à ce qu’on ait au moins trois générations au cimetière (et c’est un minimum)! J’ai bien peur que certaines “traditions” ne changent jamais, même avec le temps qui passe et les “avancées” sociétales…

samedi 13 mars 2010

La souris qui a bouffé mes bottes…

Un matin, la rosée est tellement pénétrante que je décide de troquer mes chaussures de montagne contre la paire de demi-bottes en caoutchouc noire de chez Etche-Sécurité que j’ai achetée avant de partir à l’estive. Ça fait plusieurs jours que je ne les ai pas portées, et je les retrouve donc posées en vrac dans un coin de poussière, dans ma chambre.

Ce n’est qu’en sortant dans la lumière du jour que je m’aperçois qu’elles sont trouées au bout! Deux énormes trous, dont je ne comprends vraiment pas comment j’ai pu les faire sans m’en rendre compte! Christophe, à qui je montre l’étendue des dégâts ricane, crâne : «  c’est les souris! Elles t-ont bouffé tes bottes! Ça ne serait pas arrivé si tu avais acheté des Aigles! »

Ben merde alors! Au prix où je les ai payées en plus! Me voilà condamné à patauger tout l’été en espadrilles dans le purin des cochons, qui ont transformé les alentours de la cabane en fosse sceptique à ciel ouvert!

L’arroseur arrosé…

Au printemps, fort de mon diplôme de BPO (Brevet Professionnel Ovin) et de ma première saison d’estives globalement réussie, je suis repassé en Ariège avec mon épouse afin de rencontrer les éleveurs qui employaient le vieux Miguel. Je voulais me présenter moi-même aux propriétaires pour leur proposer mes services. Une candidature spontanée, en quelque sorte…

Mais je me suis vite aperçu, devant l’accueil plus que froid des agriculteurs de là bas que je n’étais pas le bienvenu. Autant les touristes de passage (qui dépensent leurs salaires sur place, soutenant ainsi l’économie locale) sont relativement bien perçus par les habitants (qui les accueillent à bras ouverts dans leurs gîtes ruraux tout confort), autant un petit jeune issu de la ville et qui veut « faire le berger », est de suite catalogué comme un rigolo, un doux rêveur un peu flemmard, bref, un « indien » crevard qui va faire tâche dans la vallée et déranger les bonnes vieilles habitudes.

Ne vous méprenez pas! Je ne suis pas en train de casser du sucre sur le dos des ariégeois, ni même des Pyrénéens en général. Ce comportement sauvage est typique de tous les pays de France un peu « enclavés », isolés et protégés de la folie des métropoles. On veut y garder ses racines, ses repères, ses coutumes villageoise, sans qu’un « étranger » (toute personne qui n’a pas au moins trois générations au cimetière est implicitement considéré comme tel) ne vienne fourrer son nez dans des affaires qui ne le concernent pas…

Donc après cette visite peu encourageante, notre installation en Ariège nous a parue bien compromise. Pour autant, il n’était pas question que nous restions au Pays Basque : nous étions encore pétris de préjugés, inculqués de manière plus ou moins subliminale par les médias nationaux, qui -hors des « frontières » basco-basques- s’acharnent encore aujourd’hui à n’en montrer que les côtés radicaux et violents.

Je me rappelle avoir eu de très dures conversations à ce sujet avec Miren Aire, une jeune bergère d’Urepel avec qui j’ai suivi les cours du BPREA (Brevet Professionnel de Responsable d’Exploitation Agricole) durant l’année 1999. Mais à l’époque, j’étais encore dans le déni, imperméable aux idées des autonomistes (même modérés), bref, dans la plus complète et ignorante répulsion de la différence. En fait, à ma façon, je ne me comportais pas mieux avec les basques qui m’avaient accueillis que les éleveurs ariégeois ne l’avaient fait avec moi!
Comme quoi, l’enclavement, c’est dans la tête…

Juste avant la fin…

Je ne perds plus une occasion pour partir seul à la recherche du troupeau, envoyé en vadrouille quelque part entre le pic du Belintou, la petite Combe, et le lac de Goldauny. C’est mon seul moyen d’échapper quotidiennement à la pesanteur de la cabane d’Ousse, car je ne supporte plus le contact permanent de ses hôtes. Ces escapades assez physiques en montagne me donnent le courage et la force de supporter ce que j’endure depuis des mois au travail.

Alors au lieu de faire la sieste, comme les autres, je chausse mes godillots, prends mon fidèle petit sac à dos Décathlon, que je garnis de fruits secs et de chocolat pour l’expédition, remplis une gourde en métal émaillé d’eau, et je pars dans les pierrés, accompagné de l’infatigable vieux Pilou.
Mon walk-man en poche, je gravis la rocaille jusqu’aux crêtes herbeuses qu’affectionnent les izards. De là, j’aperçois le majestueux pic d’Ospe dans le vallon voisin, presque comme si j’y étais! Le monde m’apparaît soudain tel qu’il est à l’échelle de l’absolu : tout petit et vain! Et mon existence est quant à elle carrément invisible, tellement elle est microscopique. « Ocean Machine », de Devin Townsend résonne en boucle dans mes oreilles, tel le rugissement rageur d’une entité cosmique mélancolique et incomprise qui se préparerait à se révolter contre l’univers, son père.

« Who’s the weakest now?
Caught up in the wire
I’m already gone
Who’s the weakest now? »
1

Mais l’heure tourne vite, et je suis contraint de redescendre sur terre… Il va falloir penser à récupérer les brebis, puis à reprendre le chemin de la cabane, pour la traite du soir.
Je ne crois pas que je pourrais tenir encore longtemps à ce rythme sans rien faire. Je pense à mon épouse, qui me manque horriblement, et je me maudis de ne pas avoir su partir de cet enfer quand il en était encore temps…

_________________________________________________________
1 « Voices in the fan », titre extrait de l’album « Ocean Machine », de Devin Townsend.

Alexandrine…

A peine sortie de l’adolescence, Alexandrine est une petite brunette à mèches rebelles, qu’elle replace constamment d’un geste gracile et faussement machinal derrière ses oreilles.
C’est une jeune femme sans complexe, avec des yeux noisette légèrement éteints, affectant une sorte de réserve, un peu comme une barrière naturelle invisible qui donne envie aux prédateurs de garder leurs distances. Elle fume du tabac à rouler (parfois assorti d’autres substances – je présume) et emporte son nécessaire partout où elle va, ce qui a le don de m’énerver -en silence-…
Je pars du principe que lorsqu’on va chercher le troupeau dans les hauteurs, on ne se charge pas de matériel inutile qui pourrait ralentir notre progression, voire nous faire prendre du retard. Mais bon, je ne suis pas du genre à faire chier les gens pour ce genre de broutilles. Après tout, c’est elle qui les porte, ses affaires…

Dès les premiers jours, je suis saisi par le contraste entre sa froideur de surface, et ses manières relativement impudiques (sans doute accentuées par l’effet de promiscuité imposé par la vie en estives). Un matin ensoleillé, au début de ma seconde saison sur le plateau de Fricoulet, juste après la traite, l’emprésurage et le lavage des bidons, alors que je me dirige vers la partie habitation de la cabane dans l’intention de casser une croûte bien méritée, je l’entends chantonner : « Alexandrine va s’épiler, Alexandrine va s’épiler… »
Mes yeux se font tout ronds alors que je me tourne lentement vers elle. Elle est assise sur un banc de pierre contre le mur cimenté de la cabane, elle a remonté les jambes de son pantalon de toile un peu plus haut que la moitié de ses cuisses blanches, et s’extirpe -avec une dextérité toute féminine- la pilosité disgracieuse au moyen d’une pince à épiler, comme ça, dehors, au grand jour, devant tout le monde (c’est à dire : devant moi, en fait)!

« Quand même! » maugrée-je en moi même devant autant de « sans-gêne », en essayant vainement de détourner mon regard soudain devenu très puritain. « Même à la montagne, loin de tout confort, et même à l’âge qu’elle a, ça ne me viendrait absolument pas à l’idée de faire mes ablutions intimes en public, ou du moins devant une femme que je ne connais pas! »

Mais ce n’est pas aussi simple de ne pas voir ce qu’on vous met délibérément sous le nez… Même si l’on est marié, amoureux et fidèle! « Vraiment, je n’avais pas besoin de ça pour me polluer l’esprit! »
Je quitte donc mes bottes précipitamment, puis me jette dans la cuisine où Fernande et Pierre, encore attablés terminent leur omelette aux piments doux.

La grotte aux fromages!

Sans salle de stockage refroidie et aux normes européennes, et sans électricité, on pourrait se demander comment les bergers conservent leurs fromages en estive. Les ancêtres, qui n’avaient pas non plus de voitures et étaient obligés –par la force des choses- de transformer et affiner sur place avant de pouvoir redescendre leur production (beaucoup plus modeste) à dos de mule, n’étaient pas si bêtes : ils avaient leurs propres recettes!

Aujourd’hui, il ne reste plus grand chose de ces astuces des anciens; la faute au progrès qui véhicule autant de bon (pour les conditions de travail des paysans) que de mauvais (pour la Nature et la biodiversité). Les pistes « carrossables » ont fait leur apparition, et l’on peut redescendre dans la vallée à grand coup de 4×4 en moins de deux heures, à chaque fois que c’est nécessaire ou que ça ne l’est pas!

Sur le plateau de Fricoulet, les fromages sont stockés dans une vieille borde préservée de la ruine par les bergers depuis des générations. Ils sont suspendus sur des planches en bois, attachées aux poutres de la grange par des fils de raphia synthétique bleu-ciel, essentiellement pour les protéger de la « vermine » (renards, loirs, souris, ou insectes rampants). Les murs de la bâtisse, en véritables pierre du gave épaisses et humides, conservent les tommes pendant plusieurs jours avant qu’on puisse les acheminer au saloir de Saint Gabriel avec la Lada Niva, où ils seront transformés par un affineur professionnel. Les bergers se contentent alors de retourner régulièrement leur production, afin de lui conférer cette forme homogène caractéristique des fromages « pur brebis des Pyrénées » sous AOC Ossau-Iraty. L’arrangement traditionnel entre le producteur et son affineur, est que ce dernier se paie en prélevant un fromage sur douze.

Sur les lieux d’estives de la cabane d’Ousse, c’est un tout autre système qui est en vigueur, par manque de place. La SHEM exploite le lac artificiel situé en amont du plateau de Fricoulet, et a percé de nombreux tunnels dits « techniques » dans les flancs de la montagne, sortes de grottes perpétuellement humides et naturellement réfrigérées à 14°, dont l’entrée est fermée à clé. La cabane se trouve à une petite centaine de mètres, légèrement en contrebas de l’un d’entre eux. Pierre et Nanette ont négocié avec l’entreprise un droit d’accès et d’utilisation pour y stocker leur production fromagère dans des conditions idéales durant la saison d’été.

Il ne reste plus à Nanette ou Christophe qu’à emprunter les pistes de 4×4 (une à deux fois par semaine) pour emporter la production chez l’affineur.

vendredi 12 mars 2010

La cage de Faraday…

Le brouillard en montagne, je l’ai déjà écrit quelque part, ça peut être quelque chose de vraiment terrifiant. Propice aux montées de panique, on peut facilement s’y perdre ou s’y blesser, et finir par y crever -seul comme un rat- la face dans un fossé sans avoir jamais pu retrouver le chemin de la cabane. Sans compter que c’est soi-disant le temps idéal pour les sorties incognito du gros plantigrade pyrénéen, qui profiterait de la vapeur d’eau environnante pour mieux s’approcher des humains et de leurs troupeaux. Je n’ai jamais vu l’ours nulle part, à part dans un zoo. Ni même son ombre, ni même une empreinte ou un « laisser ». C’est sûr que je ne suis pas non-stop sur ses traces, comme ces spécialistes ursins dont on lit les interviews dans Pyrénées Magazine avec une pointe d’envie, ni même sur ses passage de prédilection, comme certains bergers (« malchanceux »?), mais je finis par penser que cette peur irraisonnée datant de la nuit des temps est complètement disproportionnée, voire absurde, en tout cas obsolète. Il n’y en a plus tant que ça, des ours, dans les Pyrénées… L’un des derniers débusqués en Soule (il y a plus de 50 ans, quand même) trône encore lamentablement dans l’entrée de l’auberge d’Ahusky, immortalisé par le taxidermiste debout sur ses pattes de derrière, dans une pose de fauve agressif prêt à en découdre, qui fait se dire au touriste de base que finalement, on a bien fait de le dézinguer, ce foutu monstre! Ce que c’est que le pouvoir de suggestion, quand même!

Bref, le brouillard, disais-je, avant de digresser, est l’un des plus grands dangers de la montagne. Mais celui qui est sans conteste le plus impressionnant, c’est l’orage. Déjà qu’en plaine, il ne fait pas bon rester dehors lorsque ça pète de partout, mais alors sur les crêtes, c’est carrément Sarajevo! On est plus tellement sous l’orage, mais presque dedans! Les éclairs crépitent autour de vous, et le tonnerre assourdissant se répercute inlassablement sur les parois rocheuses, donnant l’impression que le ciel vous tombe sur la tête (ce qui est un peu le cas, il faut bien l’avouer). Et le pire, c’est qu’il n’y a aucun échappatoire : s’abriter sous un arbre, tout le monde le sait que c’est plutôt illusoire… Si la foudre tombait dessus, vous auriez alors de grandes chances de finir grillé avec!

Se cacher sous la corniche d’un gros rocher n’est pas plus sécurisant : à vous les éboulements intempestifs ou les coulées de boues! Et encore, je vous fais grâce des « feux de Saint-Elme »! Chaque berger à sa propre méthode pour se protéger de l’orage si l’on est pris par surprise. Christophe, lui, préconisait de se délester de toute pièce métallique, allant de la boucle de ceinture à la montre, sans oublier les chaussures de randonnée à cause des œillets et des crochets!

En gros, selon lui, si ça pète, il faut se foutre complètement à poil dans la nature en furie, et s’allonger à même le sol! J’ai eu de la chance : je n’ai jamais eu à tester cette recette exotique. Si je me suis fait quelques belles frayeurs, je me suis toujours débrouillé pour rentrer juste à temps à la cabane.

*****

Parfois, l’orage s’invite à l’aube, après une nuit humide et étouffante durant laquelle on peine à trouver un sommeil réparateur. L’orage du matin est encore plus impressionnant, parce qu’on ne s’attend jamais à commencer une journée de labeur avec un temps pareil. Un jour, les premiers éclairs s’abattent -accompagnés de trombes d’eau- alors que nous commençons à peine la traite. Les vêtements de pluie sensés nous protéger ne nous sont d’aucune utilité, et la peur finissant par l’emporter, Christophe aussi blême que nous, finit par nous dire de quitter le poste de traite pour aller nous réfugier dans la salle de fabrication, le temps que ça passe.

Il nous semble que le ciel est vraiment déchaîné, comme jamais nous ne l’avions vu. Mais c’est certainement une impression due au fait que nous sommes encore tout ensommeillés. Depuis le parc où sont entassés les moutons attendant de passer à la caisse à traire, la terre battue par le passage des troupeaux et maculée de leurs excréments dégouline dans la pente, charriant d’immondes fumets de purin ammoniaqués jusqu’à nos narines, qui auraient de loin préféré l’odeur du pain grillé, à une heure aussi matinale…
Je ne me sens plus tellement motivé, à l’idée de devoir encore aller patauger cinq heures dans cette purée nauséabonde. “Eh ben…”, dis-je, un brin blasé, “si la journée commence comme ça, on n’a pas fini d’en baver!”

Christophe fait le bravache; pourtant, il est comme nous : il a les foies.  Mais il ne doit surtout rien en montrer. Ne jamais dévoiler ses angoisses à ses employés : telle est la dure condition du patron!

Bah, mais c’est qu’un mauvais moment à passer. Faut prendre notre mal en patience. Ça ne dure jamais bien longtemps. On devrait pouvoir reprendre dans un quart d’heures.

Mais l’orage n’a pas l’air pressé de vouloir déguerpir dans la vallée voisine… Même dans la cabane, Alexandrine n’est pas rassurée : “Mais t’es sûr qu’on risque rien, là?

Mais oui, t’inquiète pas! Le toit de la cabane fait effet cage Faraday. J’ai lu quelque part un scientifique qui expliquait le phénomène. Il écrivait que l’éclair se sépare au dessus du toit pour rejoindre la terre; c’est pour ça qu’on est protégés, ici!

L’explication pseudo-scientifique du berger nous soulage quelques secondes de l’épée de Damoclès qui pend au dessus de nos têtes, lorsqu’un éclair -approximativement de la taille d’un tronc de chêne plusieurs fois centenaire- tombe à deux pas de la cabane. Le craquement sinistre et assourdissant est immédiat, fait trembler les poutres et résonner les cuves en inox à moitié pleines de la traite de la veille, tandis que les chiens, sommairement abrités sous les bancs de bois devant l’entrée se mettent subitement à japper comme s’ils avaient pris une bonne bastonnade.

« Ouf! Celui-ci n’est pas passé loin… », s’exclame Christophe, sourire en coin et sur le ton de fier-à-bras qu’on lui connait.

« Merde, on peut pas les laisser dehors, comme ça, tu crois pas? », fais-je, implorant le jeune exploitant agricole du regard, tout en pensant à mon pauvre petit Pollux terrorisé, sur lequel je fonde tous mes espoirs d’apprenti-berger! Après un regard qui se veut dur, Christophe acquiesce enfin; Alexandrine ouvre le loquet et -geste complètement inconcevable en temps normal (normes européennes obligent)- nous faisons entrer les canidés crasseux avec nous dans la salle de transformation fromagère, afin qu’ils viennent se blottir dans nos jambes ou se terrer sous l’évier, sur lequel sont entreposés les fromages de la veille d’où goutte encore du petit lait.

La lutte continue!

Dessin fait sur le plateau "de Fricoulet" en 1998.
Il ne fait pas bon être une brebis, croyez-moi!

D’abord, les béliers « en lutte » ne sont pas particulièrement  tendres entre eux : il faut les observer ces fiers mâles, deux fois plus imposants qu’une agnelle, prendre minutieusement leur élan, se rentrer dans le lard à grand coup de tête et s’estourbir à moitié -vainqueur comme vaincu-, avant de reprendre le juste cours de leur « parade de séduction » !

Ils ne sont d’ailleurs pas plus tendres avec leurs femelles, qu’ils pénètrent sauvagement lors d’un coït sommaire et brutal, dont l’unique finalité est la reproduction, sans autre fioriture. Il faut les voir renifler vulgairement les phéromones, naseaux au vent, puis harceler « l’élue de leur cœur » jusqu’à ce que, coincée entre une consœur d’infortune et le grillage du parc de traite, elle finisse par consentir -presque par lassitude- à l’acte sexuel après deux jours (ou plus) de poursuite effrénée.
Il faut les voir, ensuite, après avoir expulsé la semence de leurs énoOormes génitoires poilues dans la vulve contusionnée et constellée de chiures de leur partenaire, jeter en suivant leur dévolu sur une nouvelle victime apeurée, et ainsi de suite…

Eh oui ! Le sexe chez les moutons ne laisse pas de place à la finesse, aux bons sentiments, ni à la poésie! C’est routinier  et douloureux, comme à l’usine, avec des notions de rentabilité, et de qualité relative. Le tout étant, lorsqu’on vient de la ville et qu’on veut faire le métier de berger, de savoir prendre du recul, de se dire que « c’est la Nature », que  « ce n’est pas sale », et d’éviter - absolument - de donner dans l’anthropomorphisme primaire, comme je viens de le faire à l’instant.

Mais je digresse, et si ça continue, je vais perdre le fil… Revenons donc à nos moutons !

Brouillard sur le plateau du Fricoulet…

Quelques jours après mon arrivée, et après m’avoir briefé de nombreuses fois, Pierre et Fernande estiment que je suis capable d’aller chercher la partie du troupeau qui vadrouille quelque part vers l’entrée du plateau de Fricoulet, pendant qu’eux vont chercher l’autre groupe, qui pacage plus en amont, de l’autre côté du ruisseau. Ils décident donc de m’y envoyer seul, et sans le chien (on ne sait jamais… il ne m’obéit pas encore !). Sauf qu’il est 17 heures, et que la montagne est tellement encotonnée de brouillard qu’on croirait qu’il est déjà minuit ! Je n’en mène pas large, surtout que le son des cloches du troupeau semble à des lieues de là où je me trouve.

Malgré tout, je veux montrer que j’en suis capable et de bonne volonté, alors j’avance, cahin-caha, en essayant d’éviter de me tordre les chevilles dans le décor, qui semble soudainement receler des pièges mortels sous chacun de mes pas. C’est sans compter sur ma méconnaissance des lieux (même en plein jour), et mon embonpoint chronique… Au bout d’un moment, j’ai l’intuition que le troupeau (dont je n’ai pas encore aperçu l’ombre d’une brebis) m’a repéré, et qu’il me fuit, redescendant vers la vallée d’Ospe en empruntant le goulet par lequel nous sommes arrivés à l’estive !

Terrorisé à cette idée, je me mets à courir comme un dératé sur le terrain accidenté, tentant vainement de contourner les moutons, tout en passant par le flanc de la montagne.

Mais soit je tombe sur des ravines, qui m’obligent à redescendre prudemment, soit je me rends compte que je pars trop en oblique… Bref, à ce moment là, je sens que la « catastrophe » est inévitable, et je suis bien incapable de relativiser !

« Après-tout, ce ne sont que des foutus ovins sans cervelle ! S’ils veulent rentrer à l’étable alors qu’ils viennent de la quitter, peu m’en chaut ! Et c’est pas Pierre, ni la Nanette qui me feront un deuxième trou au cul ! » ne me traverse même pas l’esprit. Je suis vexé et furieux contre moi-même (même si au moins, j’ai réussi à ne pas me perdre ou me blesser), et surtout,  j’ai une trouille indicible de l’accueil qu’on va me réserver à la cabane, si j’échoue…

Je reviens néanmoins au bout de quelques heures, rouge comme une tomate et essoufflé, balbutiant des explications incohérentes, et me confondant en excuses. Fernande a comme d’habitude son regard sévère. Mais avant qu’elle ne me descende sur place en paroles, Pierre, qui n’a même pas l’air courroucé, me commande : « Bon, c’est pas grave. Tu n’as qu’à commencer à traire ce paquet-ci, pendant qu’on va chercher l’autre ». Et les voilà partis dans la nuit humide, qui ne tarde pas à tomber… Je « trais » pendant trois quarts d’heure. Enfin c’est un grand mot, car les brebis font la gueule au fond du parc : ma tronche ne doit certainement pas leur revenir ! Les chiens sont tapis dans les fourrés et ne répondent pas à mes injonctions. Je ne dois pas avoir le ton suffisamment affirmé pour qu’ils aient envie d’obéir. J’en ai marre de cette journée. Je souhaite qu’elle finisse !

Au bout d’un moment, rouge de colère, tremblant de fatigue et trempé comme une garbure sous ma veste en plastique, je suis obligé de passer par dessus les palettes enchevêtrées et branlantes, sensées servir de barrières de contention, puis de contourner le troupeau en hurlant comme un alcoolique en plein delirium-tremens. Je me laisse aller à rouer de coups et insulter ces sales biques têtues et puantes (qui profitent de mon inexpérience et de ma solitude pour me faire tourner en bourrique), afin qu’elles aillent se masser de l’autre côté du parc, devant les caisses de traite.

Je me hais d’en être arrivé là, de ne pas avoir pu maîtriser ma nature humaine, qui veut imposer sa volonté au reste de la création et modeler son environnement pour son profit personnel. Oui, je me hais, mais je ne peux pas lutter. Je ne suis pas en état de me remettre en question. Et puis j’ai si souvent vu la Nanette en faire autant, qu’il ne me vient pas à l’esprit de me calmer et de procéder différemment.

Je retourne lourdement m’asseoir à mon poste, les bras en feu, le dégoût dans la bouche ; mais la brebis que j’avais jetée sans ménagement dans la caisse à traire a réussi à faire demi-tour, et à rejoint le groupe retourné s’agglutiner au fond du parc, fumant sous la bruine et me regardant avec un air de défi et de crainte mêlée. Je n’en peux plus ! Je hais ces moutons pourris, je hais cette vie de merde, je me hais ! J’ai envie de tout plaquer, de remballer mes affaires et de me tirer chez moi, comme un voleur, alors que ça fait à peine deux semaines (tout au plus) que je suis ici.

Je suis plongé dans ces sombres pensées lorsque j’entends tout à coup des cloches qui résonnent, dans mon dos, au loin. Je scrute l’obscurité, et j’aperçois la horde de salopes que j’avais poursuivie à travers le plateau de Fricoulet, quelques heures auparavant, le chien pilou à leurs basques. Ça me donne un bon prétexte pour me lever de mon banc maculé de lait moisi et d’excréments d’ovins, et aller ouvrir la barrière pour laisser entrer le bétail bêlant dans l’enclos. J’ai l’impression qu’elles sourient en me voyant, les ouailles ! Il me semble même que j’arrive à traduire leurs pensées : « Heh heh ! On t’en a bien fait voir, gros, hein, avoue ? En tout cas, nous, s’est bien marrées ! Même que demain : rebelote ! Ah mon cadet, t’as pas fini d’en chier, avec nous, crois nous !» 

La trainarde de service prend le coup de pied au cul pour les autres. Mais l’impression désagréable qui suit ne dure pas…

Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Pierre et Fernande de sortir de l’obscurité, tranquillement, la main dans la main, l’œil hagard de bonheur… Je n’en crois pas mes yeux ! Ni mes oreilles, d’ailleurs : Nanette ne m’engueule même pas, et Pierre n’a même pas l’air de m’en vouloir… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait tous les deux, pendant tout ce temps qui m’a paru une éternité, mais je ne veux pas le savoir ! Je ne veux même pas envisager qu’on puisse faire quelque chose d’ordre sexuel avec cette bergère cauchemardesque !!!

Après la traite, j’avale plusieurs assiettes de l’excellente soupe béarnaise que Pierre a laissée mijoter à feu doux toute la journée, et file au lit sans demander mon reste, après avoir passé du « Baume du Tigre » sur les coupures douloureuses de mes doigts, abîmés par les longues heures passées à tirer le lait des mamelles velues et dégoulinantes de suint.

jeudi 11 mars 2010

Le couteau qui taille…

Le lendemain, Christophe monte à l’estive pour remplacer Pierre, qui doit repartir le soir même faire les foins sur l’exploitation, à Sallurnes. Pendant le repas de midi, le jeune berger remarque les courbes graciles de la lame brillante, et le manche en olivier de mon couteau pliable : un splendide petit Sauveterre flambant neuf. Je l’ai acheté quelques mois auparavant dans une armurerie à Pau, près de la place Verdun. J’ai une passion datant de l’enfance pour « les armes blanches », shurikens, push-daggers, khukris, tomahawks et poignards de chasse américains font partie de ma collection ; mais j’ai toujours eu un petit faible pour les couteaux régionaux. Celui-ci m’avait tapé dans l’œil alors que je bavais d’envie devant la vitrine de la boutique.

Je ne l’ai pas acheté tout de suite. Contrairement à ce que je faisais sans arrêt pendant mon adolescence (déclenchant illico l’ire de mon père), j’évite de dépenser sur un coup de tête l’argent durement gagné sur des choses dispensables, bien que ça m’arrive encore trop souvent à mon goût (et surtout à celui de ma femme) ! J’ai donc laissé mûrir l’idée quelques semaines, et quand je me suis mis à en rêver la nuit, c’était signe que le jour était venu !
Christophe me demande de lui prêter le canif, ce que je consens à faire de bonne grâce. Il le prend dans sa main, le fait tourner, l’ouvre, referme la lame. Je sens naître en lui une forme de désir pour ce bel objet fait pour s’emboiter dans la paume de la main. Il ne tarde d’ailleurs pas à me demander, sourire en coin : « Dis, il est chouette, ce petit couteau. Tu me le donnerais ? »

Je le regarde, gêné, mais avant que j’aie le temps de lui répondre par la négative, Pierre tend la main par-dessus la table, et demande : « Fais-voir ça, s’il te plait ? ». Christophe me regarde, puis fait passer le canif à son beau-père curieux. Le paysan soupèse l’objet, le manipule, puis l’ouvre, et commence à attaquer son morceau d’agneau avec. Je suis en train de l’observer, amusé, lorsqu’il lève la tête, et, feignant l’indignation, déclare : « Mais il ne taille pas du tout ton couteau ! »
« Pardon ? Bien sûr qu’il coupe ! Je l’ai fait aiguiser par l’armurier ! »

« Ah promis, il ne taille pas ! Il ne sert à rien comme ça ! Tu veux que je te l’aiguise, moi ? Tu vas voir la différence, crois moi ! »
« Euh… » J’avise les regards pressants autour de moi, je lis une légère pointe d’amusement dans l’oeil bleu de Christophe, puis me résigne : « Bon, d’accord, si vous y tenez ! »
Pierre se lève, fouille dans la boite en fer blanc qui contient les couverts, en tire une pierre à aiguiser bien entamée, crache dessus, et commence à frotter sur ses genoux (et comme un âne) la lame du Sauveterre. Déjà, là, je me demande si je n’aurais pas dû faire preuve d’un peu de courage, et refuser catégoriquement qu’il violente ainsi mon petit couteau, que je n’ai pas encore eu le temps d’apprivoiser. J’essaye de rester le plus zen possible, mais intérieurement, en bon petit matérialiste qui essaye de se soigner, je bous littéralement ! Quel rustre ! Non mais regardez-moi comme il s’acharne dessus ! Il va me la bousiller, c’est sûr !
« Là ! Voilà ! Ça, c’est ce que j’appelle un couteau qui taille », atteste t-il fier de son oeuvre, en me rendant le canif avec la lame (encore toute neuve quelques minutes auparavant) définitivement et profondément rayée sur plusieurs millimètres !
« Ah oui, c’est vrai que ce coup-ci, ça tranche bien », fais-je lâchement, d’une toute petite voix…
Nous reprenons le cours du repas, pendant lequel, d’une humeur subitement maussade et renfrognée, je me borne à répondre par « oui » ou par « non » aux rares questions qu’on me pose…

Des bonus pour vous donner l’eau à la bouche!

Voilà une nouvelle rubrique dans laquelle je vais publier régulièrement des petits textes bonus, que j’avais l’intention de rajouter à une deuxième édition (augmentée) de “Mauvais berger!“ 

Finalement, après mainte réflexion, je me suis dit que je n’allais pas la faire (dans l’immédiat, ni même dans un futur proche), cette version, tout simplement parce que je dois faire mon deuil de ce bouquin et de cette histoire, et passer à autre chose.
Les textes (inédits) étant déjà écrits, je n’allais pas les jeter à la poubelle, et c’est pourquoi vous allez pouvoir les découvrir ici hors contexte, et titrés!

Cela ne veut pas dire qu’Astobelarra ne va pas ressortir Mauvais berger! (dont le stock est presque épuisé), au contraire, mais je vais le laisser sous sa forme originale (en actualisant seulement la quatrième de couverture).

Ci-dessus, une des nouvelles illustrations que j’avais prévu de rajouter à la V2…