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vendredi 20 mai 2011

Mouche du coche…

Une mouche de Soule et ses crottes...
Vous savez quoi? Depuis cette histoire de “Mauvais berger!“, j’ai pris les moutons en grippe. Je ne peux plus les voir en peinture, ces bêtes grégaires et fourbes. Et même si, aujourd’hui, on ne peut pas dire que je sois particulièrement emmerdé par eux (directement s’entend), leur perfidie plane toujours au dessus de moi et de nous tous, dans ce département (Les Pyrénées Atlantiques, et tout particulièrement près des montagnes, notamment en Soule, où je vis), quoi qu’on fasse.

D’abord parce que les brebis sont partout, dans toutes les fermes, dans tous les villages. Leurs bêlements hystériques et insupportables parviennent toujours jusqu’à mes tympans, portés par des vents farceurs. Oh, on ne sent plus tellement l’odeur de leurs déjections (sauf lorsque les paysans épandent les lisiers au printemps), on finit par être habitués à force. Donc ne comptez pas sur moi pour vous ressortir la très chiraquienne expression  “le bruit et l’odeur“… Par contre s’il y a quelqu’un qui le sent bien, ce parfum d’excrément ovin, ce sont les mouches… Ici, c’est le pays de la mouche, toute espèce confondue : on en est littéralement envahi dès qu’on ouvre une fenêtre, et ça dure des mois!

A la limite, je supporterais les chatouillis incessants que leurs divagations intempestives sur ma peau procurent. Déjà un peu moins bien lorsqu’elles choisissent mon cuir chevelu pour se reproduire bruyamment. Mais ce qui m’exaspère le plus, c’est que ces bestioles chient partout : sur les murs, sur les fenêtres, sur mes carreaux de lunettes, sur mon écran d’ordinateur, à la maison, au boulot, partout… Elles abandonnent des constellations de toute petites gouttes marron et gluantes qui résistent aux lingettes nettoyantes! Alors de temps en temps, la rage me prends et je fais une tuerie à grand coup de tapette. Bon, ça me laisse un arrière goût désagréable dans la bouche (“une vie est une vie”), mais qu’est-ce que ça défoule!

Voilà pourquoi je déteste les moutons… et les mouches!

Alors vous allez me dire : “t’avais qu’à rester en Charente!“. Et je vous répondrais invariablement qu’il y a des compensations à rester vivre ici, que la mouche ou le mouton ne concurrenceront jamais. Mais ça méritait d’être signalé ;-)

Juste pour le plaisir, j’ai vendu (et dédicacé) un “Mauvais berger!” à Musikaren Eguna dimanche dernier. C’est Pierre Gastereguy (l’un des 40 auteurs qui a contribué à Paroles d’écolos) qui m’a fait l’honneur de l’acheter, de le lire, et de le critiquer : “même si selon tes termes le texte de ton ouvrage est assez dur et cru, j’en ai apprécié l’optimisme et finalement une certaine allégresse qui s’en dégage. La lecture est facile, agréable, on attend avec impatience le déroulement des péripéties. Sur le plan de l’expression, je considère que tu as le sens de l’image, ce qui contribue à donner du piquant et du rythme à l’action. En définitive, un bon moment – pour le lecteur que je suis – à me délecter des mauvais moments que tu as connus et auxquels, fort heureusement tu as survécu.” ça fait chaud au cœur de voir que ce bouquin plait encore!

lundi 21 février 2011

Very bad shepherd!

Photo originale de Renaud Boyer - 1999
Je me suis amusé à lister dans mes Google Alerts tout ce qu’on pouvait trouver sur le terme “Mauvais berger” sur Internet. Entre les allusions bibliques (Ezechiel 34 et Zacharie 11…), les liens qui pointent vers la pièce de théâtre d’Octave Mirbeau et les innombrables fiches de randonnée au sujet du plateau éponyme situé dans le parc national de la Vanoise, on trouve quelques perles rares de définitions bien senties ou d’interprétations farfelues que je me fais un devoir de vous rapporter.

Ceux qui ont lu le livre savent pourquoi j’ai décidé de l’appeler “Mauvais berger!” Pour ceux qui ne l’ont pas encore eu entre les mains, ces quelques citations vous en diront davantage (ou pas) sur les raisons de ce titre sibyllin!

On a l’air d’un troupeau de brebis égarées
Mauvais berger, mouton mal aimé,
Mieux vaut être seul que mal accompagné.

Capitaine Révolte, “J’ai oublié”.

“Mais Souvent, il est vrai, voulant tirer parti de cette détresse naturelle, se présentent à l’âme de mau­vais bergers… qui ne demandent pas mieux que de la diriger, de la tenir sous leur dépendance, de lui commander, mais cela pour la conduire vers la dé­ception, vers la lassitude, dans la lande aride . Mau­vais berger = professeur de néant, de scepticisme, de calcul intéressé . Cette expérience douloureuse faite, l’âme crie à nouveau sa détresse et son isolement .”
Lafoimapaix.org.

(…)”Les jeunes Domingoze et Nathalie, aujourd’hui âgées de 18 ans ont été abusé sexuellement par le pasteur pendant 6 ans. Mais c’est surtout l’affaire de la jeune Sylvana, 14 ans, qu’il tentait récemment de faire tomber dans son piège pour satisfaire sa libido qui lui apporter ‘’la guine’’, car l’adolescent a vite alerté ses parents qui ont porté plainte contre le ‘’mauvais berger’’ auprès de la  DGR à la fin du mois de janvier“.
ogooueinfos.com.

“(…)La vérité est beaucoup moins belle. André veut bien l’« Internationale », mais il y a un couplet qui le gêne, celui où il est recommandé aux soldats de réserver leurs balles pour les généraux. On a beau être « mauvais berger », on finit par craindre les moutons que l’on rend enragés !”
gallica.bnf.fr.

“Eau de bidet, moule à claques, mauvais berger, sautiche, maroufle, j’saut’dedans,  fleur de Mazas…  Autant d’insultes découvertes grâce à un courriel de mon ami C. P. de L., qui en a d’ailleurs, au passage, profité pour me traiter gentiment de «plouc».
Paperblog.fr.

Que peut faire un mauvais berger devant tout un troupeau de moutons qui refuse d’obéir ? Je suppose que l’a SNCF a demandé conseil à Mme Alliot-Marie qui a toujours d’excellentes idées rencontrant le sens de l’histoire, et fleurant bon le gaz lacrymogène.
Jean de Valon, Avocat à Marseille.

(…)Ce n’était pas une revendication en 1997 mais c’est devenu un acquis social! Nos compatriotes démontrent une fois de plus qu’ils ont bien du mal à prendre du recul sur leur situation et que leur affection pour les mauvais berger(è)es est ans limite.
Un commentaire sur Challenges.fr, au sujet des 35 heures…

On appelle mauvais berger, celui qui profite de l’influence ou du pouvoir qu’il a acquis sur les masses, pour tromper et dépouiller celles-ci. Exemple : Les politiciens sont les mauvais bergers du peuple. Innombrables sont les mauvais bergers, dans la société actuelle. Les politiciens mis à part, il y a encore les philosophes, les penseurs, les artistes qui, profitant de l’auréole que leur confère leur talent, mettent leur intelligence et leur nom au service des dirigeants. Il faut démasquer tous ces mauvais bergers, qui exploitent cyniquement l’inconscience du troupeau ― jusqu’à ce que le troupeau lui-même, prenant conscience de sa veulerie, châtie à son tour les criminels qui l’ont dupé.
Metallatasta-evera.blogspot.com 

Voilà pour les plus récents, et les plus intéressants. Je n’ai pas voulu pousser l’enquête jusqu’à remonter sur les années précédentes… En tout cas vous voilà avisés : un Mauvais berger, ce n’est pas vraiment quelqu’un de sympathique ;-)

vendredi 17 décembre 2010

Le tic de langage…

Je suppose que vous savez tous ce qu’est un tic de langage? Ce sont ces mots ou expressions du langage courant qu’on aurait un peu trop tendance à radoter sans s’en rendre compte, alors que tous vos interlocuteurs, eux, l’ont remarqué. Il en est même certains (sans aucune éducation) pour vous le faire remarquer! Or, chacun d’entre nous a ses propres tics de langage, même ceux qui voient la paille dans l’œil de leur voisin (mais jamais la poutre qu’ils ont dans le leur). A l’écrit, on s’en rend compte tout de suite, car les phrases deviennent bancales et lourdingues. Mais à l’oral (et selon le public auquel on s’adresse), ça passe souvent inaperçu.

Au lycée, j’avais une prof d’histoire (fort gentille au demeurant) qui répétait sans arrêt (et à toutes les sauces)  l’adverbe “incontestablement», qu’elle déclinait aussi en adjectif (”c’est incontestable»…), et bien évidemment, tous les élèves de la classe l’avaient remarqué, et en jouaient… Certains tenaient les comptes à l’heure; d’autres -plus téméraires- tentaient malicieusement de la pousser à prononcer le fameux mot. Bref, c’était un petit jeu assez rigolo qui avait le mérite de nous tenir éveillés pendant ses cours incontestablement interminables (ça y-est, elle m’a contaminé!).

Ah oui, parce que je ne vous ai pas encore dit… Un tic de langage, c’est comme la peste ou la vérole : ça se répand sans qu’on en ait conscience! Combien d’entre vous emploient à tort et à travers l’expression toute faite “tout-à-fait!» à longueur de journée, au lieu de simplement dire “oui»? Et ceux (dont je suis) qui la remplacent par le ridicule “clair!» sont légion, je pense!

Bref, tout ça pour dire que moi aussi, j’ai mes tics de langage. Lorsque j’étais apprenti berger  dans la magnifique montagne pyrénéenne, la seconde année, c’est mon patron berger, Christophe*, qui un jour m’a fait remarquer avec le plus grand agacement que je disais toujours “Ah!», à chaque fois qu’on me demandait de faire quelque chose que je n’avais pas initialement prévu et qui dérangeait ma routine. Il interprétait cette exclamation -pourtant innocente- comme une preuve de mauvaise volonté, ou au pire comme une forme avortée de contestation aux ordres.

Pourtant, je peux vous assurer que moi, je voulais juste dire quelque chose comme “Ah, d’accord, OK…», comme une affirmation plutôt que comme quoi que ce soit d’autre.
Lui, son tic de langage, c’était le mot “atypique». Un “parcours atypique», un “berger atypique», ça faisait bien devant les caméras de M6 et TF1… Ça m’énervait aussi énormément cette pédanterie affectée, mais je ne lui ai jamais rien reproché de tel. Rien à voir avec de l’hypocrisie! C’est davantage une histoire “de tact” et de politesse, en somme…

Mais  si on change de point de vue relatif, ça pourrait tout aussi bien être une histoire de caste, je suppose : la différence entre une personne qui se prend pour le roi de la montagne, et son ouvrier.
*Nom d’emprunt de l’exploitant agricole pour lequel j’ai travaillé comme aide-berger en 1998 et 1999, et personnage principal du livre “Mauvais berger!».

mercredi 1 décembre 2010

Tout est dit dans “Oggy et les cafards”!

Franchement, je ne comprends pas comment j’ai pu perdre du temps à écrire “Mauvais berger!”
Tout est dit dans cet épisode d’Oggy et les Cafards! Le berger teigneux et esclavagiste, le chien fainéant qui se barre à la première occasion, les moutons moqueurs dont on ne peut rien tirer sans violence, l’ours, le fromage, les asticots… 

Finalement, j’aurais dû faire un dessin animé, moi, tiens ;-)

Mais que cela n’empêche pas les retardataires de s’offrir leur exemplaire de “Mauvais berger!” pour Noël! Vous pouvez le faire ici sur le bon de commande d’Astobelarra (paiement par chèque), ou là, sur la page Price Minister (où l’on accepte aussi le paiement par carte bleue).

Un cadeau sympa pour seulement 10€ (sans compter les frais de port), et en plus vous faites une bonne action en aidant une association loi 1901 (Astobelarra – Le Grand Chardon) dont le but est de remettre l’homme au cœur de la Nature, et la Nature dans le cœur de l’homme

PS : Merci à Mickaël pour ce lien très pertinent vers la vidéo…

vendredi 12 mars 2010

La cage de Faraday…

Le brouillard en montagne, je l’ai déjà écrit quelque part, ça peut être quelque chose de vraiment terrifiant. Propice aux montées de panique, on peut facilement s’y perdre ou s’y blesser, et finir par y crever -seul comme un rat- la face dans un fossé sans avoir jamais pu retrouver le chemin de la cabane. Sans compter que c’est soi-disant le temps idéal pour les sorties incognito du gros plantigrade pyrénéen, qui profiterait de la vapeur d’eau environnante pour mieux s’approcher des humains et de leurs troupeaux. Je n’ai jamais vu l’ours nulle part, à part dans un zoo. Ni même son ombre, ni même une empreinte ou un « laisser ». C’est sûr que je ne suis pas non-stop sur ses traces, comme ces spécialistes ursins dont on lit les interviews dans Pyrénées Magazine avec une pointe d’envie, ni même sur ses passage de prédilection, comme certains bergers (« malchanceux »?), mais je finis par penser que cette peur irraisonnée datant de la nuit des temps est complètement disproportionnée, voire absurde, en tout cas obsolète. Il n’y en a plus tant que ça, des ours, dans les Pyrénées… L’un des derniers débusqués en Soule (il y a plus de 50 ans, quand même) trône encore lamentablement dans l’entrée de l’auberge d’Ahusky, immortalisé par le taxidermiste debout sur ses pattes de derrière, dans une pose de fauve agressif prêt à en découdre, qui fait se dire au touriste de base que finalement, on a bien fait de le dézinguer, ce foutu monstre! Ce que c’est que le pouvoir de suggestion, quand même!

Bref, le brouillard, disais-je, avant de digresser, est l’un des plus grands dangers de la montagne. Mais celui qui est sans conteste le plus impressionnant, c’est l’orage. Déjà qu’en plaine, il ne fait pas bon rester dehors lorsque ça pète de partout, mais alors sur les crêtes, c’est carrément Sarajevo! On est plus tellement sous l’orage, mais presque dedans! Les éclairs crépitent autour de vous, et le tonnerre assourdissant se répercute inlassablement sur les parois rocheuses, donnant l’impression que le ciel vous tombe sur la tête (ce qui est un peu le cas, il faut bien l’avouer). Et le pire, c’est qu’il n’y a aucun échappatoire : s’abriter sous un arbre, tout le monde le sait que c’est plutôt illusoire… Si la foudre tombait dessus, vous auriez alors de grandes chances de finir grillé avec!

Se cacher sous la corniche d’un gros rocher n’est pas plus sécurisant : à vous les éboulements intempestifs ou les coulées de boues! Et encore, je vous fais grâce des « feux de Saint-Elme »! Chaque berger à sa propre méthode pour se protéger de l’orage si l’on est pris par surprise. Christophe, lui, préconisait de se délester de toute pièce métallique, allant de la boucle de ceinture à la montre, sans oublier les chaussures de randonnée à cause des œillets et des crochets!

En gros, selon lui, si ça pète, il faut se foutre complètement à poil dans la nature en furie, et s’allonger à même le sol! J’ai eu de la chance : je n’ai jamais eu à tester cette recette exotique. Si je me suis fait quelques belles frayeurs, je me suis toujours débrouillé pour rentrer juste à temps à la cabane.

*****

Parfois, l’orage s’invite à l’aube, après une nuit humide et étouffante durant laquelle on peine à trouver un sommeil réparateur. L’orage du matin est encore plus impressionnant, parce qu’on ne s’attend jamais à commencer une journée de labeur avec un temps pareil. Un jour, les premiers éclairs s’abattent -accompagnés de trombes d’eau- alors que nous commençons à peine la traite. Les vêtements de pluie sensés nous protéger ne nous sont d’aucune utilité, et la peur finissant par l’emporter, Christophe aussi blême que nous, finit par nous dire de quitter le poste de traite pour aller nous réfugier dans la salle de fabrication, le temps que ça passe.

Il nous semble que le ciel est vraiment déchaîné, comme jamais nous ne l’avions vu. Mais c’est certainement une impression due au fait que nous sommes encore tout ensommeillés. Depuis le parc où sont entassés les moutons attendant de passer à la caisse à traire, la terre battue par le passage des troupeaux et maculée de leurs excréments dégouline dans la pente, charriant d’immondes fumets de purin ammoniaqués jusqu’à nos narines, qui auraient de loin préféré l’odeur du pain grillé, à une heure aussi matinale…
Je ne me sens plus tellement motivé, à l’idée de devoir encore aller patauger cinq heures dans cette purée nauséabonde. “Eh ben…”, dis-je, un brin blasé, “si la journée commence comme ça, on n’a pas fini d’en baver!”

Christophe fait le bravache; pourtant, il est comme nous : il a les foies.  Mais il ne doit surtout rien en montrer. Ne jamais dévoiler ses angoisses à ses employés : telle est la dure condition du patron!

Bah, mais c’est qu’un mauvais moment à passer. Faut prendre notre mal en patience. Ça ne dure jamais bien longtemps. On devrait pouvoir reprendre dans un quart d’heures.

Mais l’orage n’a pas l’air pressé de vouloir déguerpir dans la vallée voisine… Même dans la cabane, Alexandrine n’est pas rassurée : “Mais t’es sûr qu’on risque rien, là?

Mais oui, t’inquiète pas! Le toit de la cabane fait effet cage Faraday. J’ai lu quelque part un scientifique qui expliquait le phénomène. Il écrivait que l’éclair se sépare au dessus du toit pour rejoindre la terre; c’est pour ça qu’on est protégés, ici!

L’explication pseudo-scientifique du berger nous soulage quelques secondes de l’épée de Damoclès qui pend au dessus de nos têtes, lorsqu’un éclair -approximativement de la taille d’un tronc de chêne plusieurs fois centenaire- tombe à deux pas de la cabane. Le craquement sinistre et assourdissant est immédiat, fait trembler les poutres et résonner les cuves en inox à moitié pleines de la traite de la veille, tandis que les chiens, sommairement abrités sous les bancs de bois devant l’entrée se mettent subitement à japper comme s’ils avaient pris une bonne bastonnade.

« Ouf! Celui-ci n’est pas passé loin… », s’exclame Christophe, sourire en coin et sur le ton de fier-à-bras qu’on lui connait.

« Merde, on peut pas les laisser dehors, comme ça, tu crois pas? », fais-je, implorant le jeune exploitant agricole du regard, tout en pensant à mon pauvre petit Pollux terrorisé, sur lequel je fonde tous mes espoirs d’apprenti-berger! Après un regard qui se veut dur, Christophe acquiesce enfin; Alexandrine ouvre le loquet et -geste complètement inconcevable en temps normal (normes européennes obligent)- nous faisons entrer les canidés crasseux avec nous dans la salle de transformation fromagère, afin qu’ils viennent se blottir dans nos jambes ou se terrer sous l’évier, sur lequel sont entreposés les fromages de la veille d’où goutte encore du petit lait.

La lutte continue!

Dessin fait sur le plateau "de Fricoulet" en 1998.
Il ne fait pas bon être une brebis, croyez-moi!

D’abord, les béliers « en lutte » ne sont pas particulièrement  tendres entre eux : il faut les observer ces fiers mâles, deux fois plus imposants qu’une agnelle, prendre minutieusement leur élan, se rentrer dans le lard à grand coup de tête et s’estourbir à moitié -vainqueur comme vaincu-, avant de reprendre le juste cours de leur « parade de séduction » !

Ils ne sont d’ailleurs pas plus tendres avec leurs femelles, qu’ils pénètrent sauvagement lors d’un coït sommaire et brutal, dont l’unique finalité est la reproduction, sans autre fioriture. Il faut les voir renifler vulgairement les phéromones, naseaux au vent, puis harceler « l’élue de leur cœur » jusqu’à ce que, coincée entre une consœur d’infortune et le grillage du parc de traite, elle finisse par consentir -presque par lassitude- à l’acte sexuel après deux jours (ou plus) de poursuite effrénée.
Il faut les voir, ensuite, après avoir expulsé la semence de leurs énoOormes génitoires poilues dans la vulve contusionnée et constellée de chiures de leur partenaire, jeter en suivant leur dévolu sur une nouvelle victime apeurée, et ainsi de suite…

Eh oui ! Le sexe chez les moutons ne laisse pas de place à la finesse, aux bons sentiments, ni à la poésie! C’est routinier  et douloureux, comme à l’usine, avec des notions de rentabilité, et de qualité relative. Le tout étant, lorsqu’on vient de la ville et qu’on veut faire le métier de berger, de savoir prendre du recul, de se dire que « c’est la Nature », que  « ce n’est pas sale », et d’éviter - absolument - de donner dans l’anthropomorphisme primaire, comme je viens de le faire à l’instant.

Mais je digresse, et si ça continue, je vais perdre le fil… Revenons donc à nos moutons !

Brouillard sur le plateau du Fricoulet…

Quelques jours après mon arrivée, et après m’avoir briefé de nombreuses fois, Pierre et Fernande estiment que je suis capable d’aller chercher la partie du troupeau qui vadrouille quelque part vers l’entrée du plateau de Fricoulet, pendant qu’eux vont chercher l’autre groupe, qui pacage plus en amont, de l’autre côté du ruisseau. Ils décident donc de m’y envoyer seul, et sans le chien (on ne sait jamais… il ne m’obéit pas encore !). Sauf qu’il est 17 heures, et que la montagne est tellement encotonnée de brouillard qu’on croirait qu’il est déjà minuit ! Je n’en mène pas large, surtout que le son des cloches du troupeau semble à des lieues de là où je me trouve.

Malgré tout, je veux montrer que j’en suis capable et de bonne volonté, alors j’avance, cahin-caha, en essayant d’éviter de me tordre les chevilles dans le décor, qui semble soudainement receler des pièges mortels sous chacun de mes pas. C’est sans compter sur ma méconnaissance des lieux (même en plein jour), et mon embonpoint chronique… Au bout d’un moment, j’ai l’intuition que le troupeau (dont je n’ai pas encore aperçu l’ombre d’une brebis) m’a repéré, et qu’il me fuit, redescendant vers la vallée d’Ospe en empruntant le goulet par lequel nous sommes arrivés à l’estive !

Terrorisé à cette idée, je me mets à courir comme un dératé sur le terrain accidenté, tentant vainement de contourner les moutons, tout en passant par le flanc de la montagne.

Mais soit je tombe sur des ravines, qui m’obligent à redescendre prudemment, soit je me rends compte que je pars trop en oblique… Bref, à ce moment là, je sens que la « catastrophe » est inévitable, et je suis bien incapable de relativiser !

« Après-tout, ce ne sont que des foutus ovins sans cervelle ! S’ils veulent rentrer à l’étable alors qu’ils viennent de la quitter, peu m’en chaut ! Et c’est pas Pierre, ni la Nanette qui me feront un deuxième trou au cul ! » ne me traverse même pas l’esprit. Je suis vexé et furieux contre moi-même (même si au moins, j’ai réussi à ne pas me perdre ou me blesser), et surtout,  j’ai une trouille indicible de l’accueil qu’on va me réserver à la cabane, si j’échoue…

Je reviens néanmoins au bout de quelques heures, rouge comme une tomate et essoufflé, balbutiant des explications incohérentes, et me confondant en excuses. Fernande a comme d’habitude son regard sévère. Mais avant qu’elle ne me descende sur place en paroles, Pierre, qui n’a même pas l’air courroucé, me commande : « Bon, c’est pas grave. Tu n’as qu’à commencer à traire ce paquet-ci, pendant qu’on va chercher l’autre ». Et les voilà partis dans la nuit humide, qui ne tarde pas à tomber… Je « trais » pendant trois quarts d’heure. Enfin c’est un grand mot, car les brebis font la gueule au fond du parc : ma tronche ne doit certainement pas leur revenir ! Les chiens sont tapis dans les fourrés et ne répondent pas à mes injonctions. Je ne dois pas avoir le ton suffisamment affirmé pour qu’ils aient envie d’obéir. J’en ai marre de cette journée. Je souhaite qu’elle finisse !

Au bout d’un moment, rouge de colère, tremblant de fatigue et trempé comme une garbure sous ma veste en plastique, je suis obligé de passer par dessus les palettes enchevêtrées et branlantes, sensées servir de barrières de contention, puis de contourner le troupeau en hurlant comme un alcoolique en plein delirium-tremens. Je me laisse aller à rouer de coups et insulter ces sales biques têtues et puantes (qui profitent de mon inexpérience et de ma solitude pour me faire tourner en bourrique), afin qu’elles aillent se masser de l’autre côté du parc, devant les caisses de traite.

Je me hais d’en être arrivé là, de ne pas avoir pu maîtriser ma nature humaine, qui veut imposer sa volonté au reste de la création et modeler son environnement pour son profit personnel. Oui, je me hais, mais je ne peux pas lutter. Je ne suis pas en état de me remettre en question. Et puis j’ai si souvent vu la Nanette en faire autant, qu’il ne me vient pas à l’esprit de me calmer et de procéder différemment.

Je retourne lourdement m’asseoir à mon poste, les bras en feu, le dégoût dans la bouche ; mais la brebis que j’avais jetée sans ménagement dans la caisse à traire a réussi à faire demi-tour, et à rejoint le groupe retourné s’agglutiner au fond du parc, fumant sous la bruine et me regardant avec un air de défi et de crainte mêlée. Je n’en peux plus ! Je hais ces moutons pourris, je hais cette vie de merde, je me hais ! J’ai envie de tout plaquer, de remballer mes affaires et de me tirer chez moi, comme un voleur, alors que ça fait à peine deux semaines (tout au plus) que je suis ici.

Je suis plongé dans ces sombres pensées lorsque j’entends tout à coup des cloches qui résonnent, dans mon dos, au loin. Je scrute l’obscurité, et j’aperçois la horde de salopes que j’avais poursuivie à travers le plateau de Fricoulet, quelques heures auparavant, le chien pilou à leurs basques. Ça me donne un bon prétexte pour me lever de mon banc maculé de lait moisi et d’excréments d’ovins, et aller ouvrir la barrière pour laisser entrer le bétail bêlant dans l’enclos. J’ai l’impression qu’elles sourient en me voyant, les ouailles ! Il me semble même que j’arrive à traduire leurs pensées : « Heh heh ! On t’en a bien fait voir, gros, hein, avoue ? En tout cas, nous, s’est bien marrées ! Même que demain : rebelote ! Ah mon cadet, t’as pas fini d’en chier, avec nous, crois nous !» 

La trainarde de service prend le coup de pied au cul pour les autres. Mais l’impression désagréable qui suit ne dure pas…

Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Pierre et Fernande de sortir de l’obscurité, tranquillement, la main dans la main, l’œil hagard de bonheur… Je n’en crois pas mes yeux ! Ni mes oreilles, d’ailleurs : Nanette ne m’engueule même pas, et Pierre n’a même pas l’air de m’en vouloir… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait tous les deux, pendant tout ce temps qui m’a paru une éternité, mais je ne veux pas le savoir ! Je ne veux même pas envisager qu’on puisse faire quelque chose d’ordre sexuel avec cette bergère cauchemardesque !!!

Après la traite, j’avale plusieurs assiettes de l’excellente soupe béarnaise que Pierre a laissée mijoter à feu doux toute la journée, et file au lit sans demander mon reste, après avoir passé du « Baume du Tigre » sur les coupures douloureuses de mes doigts, abîmés par les longues heures passées à tirer le lait des mamelles velues et dégoulinantes de suint.