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lundi 26 février 2024

LE DERNIER VOL DU CORSAIR F4U.

PREMIÈRE PARTIE : LE PÉCHÉ ORIGINEL



La Genèse.


Automne 1980. J'ai 9 ans et je suis en CM1 à l’école primaire Paul Bert, à Cognac. J'ai une institutrice toute jeune et toute gentille. Elle est blonde et frisottée et elle ressemble un peu au Michel Polnareff de l'époque (mais en fille). Je ne suis pas un très bon élève. Plutôt classé dans les moyens / médiocres. Je n'aime pas l'école. Je ne l'ai jamais aimée, quels que soient mes enseignants. Ce doit être en réaction, parce que mes parents sont tous les deux profs et qu'on m'en fait baver avec ça… Un jour, un camarade de classe, Stéphan L., arrive à l'école avec un petit avion en métal. C'est un Corsair F4u d'un bleu métallisé profond, avec plein de décalcomanies à consonances américaines dessus, et fabriqué (à l'époque) par la société Matchbox. Il en est très fier de son avion. C'est un cadeau de sa grand-mère, je crois. Il nous permet d'y toucher, mais pas plus, dès fois qu'on écaillerait la peinture... À la récré, il le tient par la dérive et le fait voler avec des grands « Vraoums » en courant dans toute la cour, ce qui fait des admirateurs mais aussi, évidemment, des envieux.

Vile tentation.

L'après-midi, nous avons cours de sport sur un grand terrain attenant à l'école primaire. Pendant que nous faisons je ne sais quel exercice physique sans intérêt (je hais les exercices physiques sans intérêt), je demande à aller faire pipi. Avec ma bouille d’ange, je reçois l'autorisation de la maîtresse, et promets de revenir au plus vite. Mais alors que je passe le portail du préau, devenant invisible pour le reste du groupe, j’en profite pour fausser compagnie à tout le monde : j’entre dans la salle de classe en douce, puis fouille dans le cartable de mon camarade qui, resté à faire le clown sur la pelouse du terrain de sport, ne se doute de rien. Je saisis l'avion et le dissimule dans une poche de mon propre cartable avant de retourner sur le terrain de sport, comme si de rien n’était. Arsène Lupin n'aurait pas fait mieux. Pourtant, je sens mes muscles qui frétillent sous ma peau tout le restant de la journée, sous l’effet de l’adrénaline. Que se passera-t-il si jamais Stéphan s’aperçoit que son avion a disparu et qu’il donne l’alerte avant que la cloche ne sonne ? J’ai la trouille, mais heureusement, après le sport, la classe est finie et le vilain voleur que je suis a tôt fait de plier bagage pour retrouver la voiture maternelle qui attend, devant l’école.

Voyou, voleur, chenapan !

Personne n'en a jamais rien su, pas même son propriétaire initial qui a dû être bien malheureux, le pauvre. Mais Stéphan, qui est aussi dans ma classe l’année suivante, ne parlera jamais de cet avion volé avec lequel je joue ensuite pendant les longues années qui suivent, puis qui passe entre les mains de mes deux frangins brise fers avant de disparaître je ne sais où. En grandissant, ma conscience du bien et du mal s’éveille peu à peu jusqu’à cet événement fatidique - dans un futur plus ou moins lointain et que vous allez découvrir dans la deuxième partie - à partir duquel ce jouet devient un symbole maudit, pour moi. Il représente tout ce que j'ai fait de moche dans ma vie et que je regrette amèrement aujourd'hui. Mais à ce moment-là de mon existence, j'aurais aimé pouvoir le retrouver dans mes affaires (ou le même en neuf, pourquoi pas) pour le renvoyer à celui à qui il appartenait. Je me disais que je ne serai pas tranquille tant que ce ne serait pas fait… Ne me demandez pas pourquoi, je n'en savais rien moi-même !

*****


DEUXIÈME PARTIE : LA RÉVÉLATION


L’effet papillon.


Hiver 2010. J’ai 39 ans et je suis marié et père de deux enfants. Je travaille dans une agence web à Oloron-Sainte-Marie. Quelques années auparavant, j’assiste avec mon épouse et mes gamins au baptême de mon neveu par alliance, (le fils du frère de ma moitié – ‘fin je me comprends). La cérémonie, qui a lieu en l’église de Saint-Jacques à Cognac, me gonfle prodigieusement, mais je fais bonne figure. Il y a belle lurette que les religions, quelles qu’elles soient, ne font plus partie de mon système de pensée. D’ailleurs c’est bien simple, je ne crois en rien. Même plus en l’amour, mais ce n’est pas le sujet. Nous nous retrouvons ensuite pour un repas partagé entre les deux familles. L’un des convives, fortement alcoolisé, et qui paraît mis de côté par les autres, me dit quelque chose.

Retrouvailles.

C’est qu’il n’a pas tellement changé physiquement, en trente ans, contrairement à moi qui ai pris autant de kilos en trop que d’années. Son visage ressemble à un parchemin exhumé des pyramides, il a les traits creusés et ses paupières sont bouffies d’alcool, mais je le reconnais presque immédiatement : c’est Stéphan. Échangeant une coupe de champagne avec ma belle-sœur, j’apprends qu’il n’est autre que son cousin, qu’il ne picole pas seulement pour les fêtes familiales, qu’il vit tout seul et qu’il n’a pas de boulot fixe. Je songe : « quand même, dans mes souvenirs, c’était un mec sympa, assez populaire auprès de ses petits camarades masculins et apprécié des filles (malgré une coupe au bol bien ridicule, quoi que typiquement de son époque). C’est fou, ça ! Qu’est-ce qui a fait qu’il en est arrivé à un tel niveau de déchéance ? » Jamais je n’aurais pu imaginer ça de sa part, et pourtant…

Il n’y a pas de hasard.

À ce moment-là, j’ai complètement oublié cette histoire de Corsair F4u. Ça fait même des années que je n’ai pas pensé à cet avion, que j’ai perdu de vue depuis que mon second petit frère a arrêté de jouer avec. Mais en observant Stéphan qui maugrée, mégot entre les doigts jaunis, tout en s’affaissant lentement sur sa chaise après chaque verre englouti, je ne peux pas m’empêcher de me sentir mal à l’aise. Tout en avalant un dessert pas suffisamment intéressant pour me distraire, je continue de m’interroger : « Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer pour qu’il soit comme ça aujourd’hui ? Pourquoi m’en suis-je sorti, moi, et pas lui ? » C’est en faisant ce parallèle hasardeux avec ma propre histoire que tout me revient en mémoire, en un flash ! C’est ce putain d’avion. Et par association d’idées (et selon la théorie du chaos, qui veut que le battement d’aile d’un papillon peut déclencher une tornade à l’autre bout du pays), je ne peux plus m’empêcher de penser qu’il se pourrait bien que je sois la cause de tous ses malheurs.

*****


TROISIÈME PARTIE : LA RÉDEMPTION ?


La chasse au trésor.


À partir de ce moment-là, je ne pense plus qu’à ça. Le livre que je suis en train d’écrire, le tome 1 de ma trilogie fantastique « L’infection », est mis de côté, le temps que je résolve cette histoire. Je suis persuadé que si j’arrive à lui rendre son avion, les choses pourraient rentrer dans l’ordre, pour lui. Mais je ne sais pas trop comment je dois m’y prendre pour réparer ce que je considère comme le péché originel. La première chose à faire, c’est de chercher dans les jouets restants, chez mes parents, pour voir si le fameux coucou est toujours de ce monde. Après moi, qui étais relativement soigneux, il est passé entre les pognes des mes deux frères, le cadet ayant pratiquement réussi à casser tous mes jouets ainsi que les siens. Mais dans mes souvenirs, le Corsair F4u était en métal et assez solide pour résister à ses assauts : il avait de bonnes chances d’avoir survécu à son pouvoir de destruction. J’ai donc demandé de l’aide à mes parents. Ils ont farfouillé dans tous les recoins de leur maison, vidé toutes les caisses de jouets, mais ça n’a rien donné. L’avion avait bel et bien disparu…

La baie des désespérés.

Impossible de lui rendre l’avion original, celui-là même que je lui avais volé, sans vergogne, trente ans plus tôt. Et sans cette action, impossible de trouver le salut… Impossible de me remettre au travail. Il ne me reste plus qu’Internet pour tenter de sauver la mise. Avec l’accord de mon épouse, qui se fait bien prier (car elle « n’aime pas quand je dépense l’argent du ménage en conneries »), je me lance pour la première fois de ma vie dans le labyrinthe d’eBay, en espérant pouvoir y trouver la lueur au bout du tunnel. Je tombe sur plusieurs offres avec exactement le même jouet, mais à des prix résolument abusifs. Et puis à force d’observer le manège, je finis par comprendre le système des enchères et quelles stratégies je dois adopter pour remporter la mise à moindre prix. Je n’achète pas un Corsair F4u, mais quatre, dont un encore préservé sous son blister d’origine. Et tout ça pour une quarantaine d’euros, au grand dam de ma moitié qui me maudirait sur plusieurs générations, si seulement elle pouvait.

Le chemin vers la rédemption.


Je donne un avion à chacun de mes enfants. J’en garde un (orange) pour moi, en souvenir de mon méfait, et je décide d’envoyer le plus beau, encore emballé, à Stéphan. Ma belle-sœur, à qui je raconte toute l’histoire, me prend certainement pour un fou, mais me communique quand même l’adresse de son cousin. Il reçoit le colis et un petit mot explicatif quelques jours plus tard. Je n’entre pas dans les détails, mais je lui écris que je lui ai subtilisé son avion à l’école primaire et que le fait de l’avoir revu au baptême de mon neveu m’a donné des remords, d’où cet envoi. Suite à cela, Stéphan contacte sa cousine. Il lui assure qu’il ne se souvient absolument pas de cet avion, mais lui demande de me remercier pour le geste. Étrangement, je suis soulagé et déçu à la fois. Je suis heureux de ne pas avoir été le papillon qui a généré la tornade de sa vie et triste (pour moi) d’avoir perdu tout ce temps avec ces remords stupides. La vie reprend son cours, et je finis presque par oublier.

Jusqu’à ce que, à peine quelques semaines plus tard, ma belle-sœur m’apprenne que son cousin est mort. Une cirrhose, parait-il. Mais d’un coup, ma vision s’obscurcit ; c’est à nouveau le chaos dans ma tête. Et si… et si c’était encore de ma faute ? Serait-il encore de ce monde si je ne lui avais pas renvoyé ce fichu avion ? Le battement de l’aile du papillon…

*****


QUATRIÈME PARTIE : LA SAISON 2


Les fantômes du passé.

C'est à ce moment-là que ma conscience du bien et du mal explose comme un geyser, ou plutôt comme un lac artificiel auquel on aurait subitement ôté son barrage, noyant tout mon être sur son passage dans des flots bouillonnants de culpabilité et d'opprobre. Et soudain, tous les moments où j'ai été un fieffé connard me reviennent au visage, d'un seul coup. Je suis hanté par les fantômes de mon passé, comme Kiefer Sutherland dans Flatliners, sauf que, par bonheur, je ne me fais pas casser la gueule par mes victimes à tout bout de champ, comme lui. Et pour cause : je n'ai tué ni violé personne. Mais le résultat est similaire sur mon mental : je fais cauchemars sur cauchemars, je stresse pour un rien, je tente de m'anesthésier l'âme avec des litres de bière, parfois même du rhum... Mais l'image de Sophie C., une ancienne camarade de classe que j'ai harcelée au collège, ne veut pas quitter mon esprit. Je revois toutes mes exactions à son encontre et j'ai envie de pleurer. Si je la retrouvais par hasard, je pense que je me jetterais à ses pieds pour lui demander pardon, tellement la honte m'accable.

Rebelote. 
 
Je me mets donc en tête de fouiller l'Internet de fond en comble, mais évidemment, elle n'apparaît nulle part, ni sur sur les réseaux sociaux ni sur les moteurs de recherche. Pas une seule photo sur Google Images et même le dinosaure "Copains d'avant" ignore son existence ! C'est quand même dingue qu'avec cette profusion de smartphones qui envahissent nos vies jusqu'à l'aliénation, il puisse encore exister aujourd'hui des gens qui n'ont absolument aucune identité numérique ! Je me persuade que si elle avait voulu fuir son passé, elle ne s'y serait pas prise autrement. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue ; aucun de mes copains de troisième n'ont gardé de contact avec elle non plus.
"Pas de nouvelle, bonne nouvelle", dit-on. Peut-être qu'elle a rencontré quelqu'un de bien qui la rend heureuse ? Peut-être même qu'il - ou elle - lui a complètement fait oublier le calvaire de son adolescence ? Ou peut-être est-elle morte seule, malheureuse et alcoolique dans un cul de basse-fosse, elle aussi ? Et à cette simple pensée, il me semble entendre son rire si caractéristique, que je prenais un malin plaisir à railler. 

Point final.

J'ai peur que mon battement d'aile de papillon ait encore frappé. Et j'ai peur que toute nouvelle action de ma part engendre une nouvelle tornade incontrôlable. Le chaos. Je devrais sûrement lui foutre la paix, à cette pauvre Sophie C., mais en même temps, mon esprit tordu m'intime l'ordre de me racheter, sous peine de mourir à petit feu, comme Stéphan. Et si jamais, par chance, j''arrivais à lui présenter mes excuses, j'en aurais certes fini avec elle ; mais qui dit qu'un autre vent mauvais ne viendrait pas souffler sur les braises de ma conscience ? "Si l'un tombe, un autre sort de l'ombre à sa place", c'est connu. Je me sens perdu comme un enfant dans une forêt primaire, peuplée de hyènes aux crocs acérés.
Peut-être que je devrais apprendre à lâcher prise, au lieu de me rendre malade pour des choses - que d'aucuns jugeraient insignifiantes - et qui sont très loin derrière moi ? Car finalement, peut-être que c'est Sophie C., le battement de papillon de ma tornade, et que je dois apprendre à (sur)vivre avec... Il serait temps, à presque 53 ans !


La première partie de ce texte a été écrite et publiée en décembre 2010 sur mon blog "Xiberoland", aujourd'hui fermé. Je la republie ici dans une version plus complète afin d'en garder une trace. C'est plus une trame qu'un texte travaillé. Peut-être l'utiliserais-je un jour, dans un futur recueil de nouvelles ? Ai-je besoin de préciser que tout est vrai ? 

lundi 15 mai 2023

JUSTE UNE FUGUE D'ADO

En préambule : 

Bonjour à toutes et à tous ! Je m'apprête à supprimer définitivement mon blog "Xiberoland" (ou "correspondant-de-presse-64", ou "CLP64"), sur lequel je n'écris plus rien de consistant depuis des années. Ce n'est pas que la source de ma toute nuisance se soit tarie, mais plutôt que j'ai mûri. J'ai enfin appris, après 52 ans d'existence, que vouloir changer la société humaine, même à ma minuscule échelle, était vain. Les Hommes sont les créatures qu'ils sont. S'ils veulent détruire leur maison et leurs congénères pour gagner une poignée d'euros de plus, pour un poste avec un tout petit pouvoir de plus, qui suis-je pour les en empêcher ? Faites ce que vous voulez, je m'en lave les mains. 
Désormais, je n'ai plus envie de batailler pour autre chose que pour moi-même (et "mon œuvre"), c'est pour ça que ce blog-ci continuera d'exister aussi longtemps que j'écrirai. Cependant, j'ai pondu quelques textes que j'estime valables (littérairement parlant ou potentiellement amusants) dans "Xiberoland" et je ne veux pas qu'ils disparaissent à jamais d'un simple clic. Je vais donc les republier ici dans leur quasi intégralité, pour ceux à qui ça peut faire plaisir (dont moi). 
Pour les retrouver tous, il suffira de rechercher le tag "Azazel" dans les mots-clés de ce blog. "Azazel" en hommage à ce livre. Bonne lecture !

JUSTE UNE FUGUE D'ADO - 5 mars 2019

L'histoire que je m'apprête à vous conter date du début des années 80, c'était le bon temps des Goonies : je devais avoir entre 11 et 12 ans. A l'époque, j'étais au collège Elysée Mousnier, à Cognac. Je n'y étais pas heureux. A vrai dire, je n'ai jamais été heureux dans le milieu scolaire, que ce soit à la maternelle, à l'école primaire, au collège ou au lycée, ni même à la fac. J'ai toujours considéré le système scolaire tel qu'il a été pensé comme un moule rigide et froid fait pour formater l'esprit fantasque et spontané des enfants, afin d'en faire de bons citoyens dociles et endormis. L'école nous prépare depuis toujours à devenir de parfaits petit suppôts du macronisme !
Certains s'adaptent à la perfection à ces contraintes, beaucoup jouent le jeu pour survivre mais n'en pensent pas moins. Et puis il y a les autres, ceux qu'on appelle les "médiocres", les "paresseux", des qualificatifs moyennement sympathiques qui revenaient souvent dans les appréciations de mes bulletins de notes. 
Ces notes (mauvaises) qui ne servaient qu'à instaurer complètement ce système de compétition et qui m'écrasaient littéralement, m'ôtant toute envie de faire des efforts (le courage ne m'a jamais étouffé, faut dire)... Sans oublier les profs sectaires, ou élitistes, et/ou détestables (pas tous, heureusement)... Les cours de sports où, depuis le banc de touche sur lequel j'étais régulièrement consigné (la faute à mon incompétence et à mon rejet absolu des jeux collectifs), je devais regarder des heures durant deux équipes de couillons en short se disputer une pauvre baballe... Et puis la cour de récré, où il fallait se faufiler le plus discrètement possible afin d'éviter de tomber sur les "bandits" qui vous agressaient pour un jean acheté chez Leclerc au lieu de chez Carnaby (ou l'inverse) ou pour un bouton jaunâtre dans l'aile du nez qui ne leur revenait pas... Bref, Vous l'aurez compris, j'ai vécu l'école comme un long cauchemar (ce qui est relativement triste, pour un fils de profs...). 
L'école, c'est mon Vietnam à moi. Ça m'a tellement traumatisé que j'en rêve encore parfois la nuit, lorsque je suis habité par un grand stress. A ces occasions, je me retrouve à déambuler cul-nu (ou en pantoufles, si ce n'est les deux en même temps) parmi les autres élèves - tous habillés, eux -, dans la cour de récréation. J'essaye de planquer mon intimité comme je peux en tirant sur mon tee-shirt devant et derrière, même si ça n'a aucun sens puisque personne ne semble remarquer quoi que ce soit de ma situation délicate ! En général, je me réveille de ces rêves idiots avec un sentiment profond de honte et d'incompréhension. Je vous rassure : ça passe sous la douche... ^^
Et comme s'il fallait rajouter du stress au stress, le soir en rentrant, j'étais noyé de devoirs insipides et fatigants quand il ne fallait pas, en plus, que je ruse pour cacher mes mauvaises notes à mes parents. Pour ce faire, j'ai dû user (sans succès) d'à peu près tous les stratagèmes imaginables. A chaque fois, j'ai fini par me faire gauler ! Avoir des parents profs, ça peut être un avantage (ils ont la capacité - et le désir - de vous aider à progresser) mais aussi un inconvénient : ils connaissent tous vos trucs tordus et sont surtout très exigeants. Pour eux, votre échec scolaire n'est pas une option envisageable : vous DEVEZ réussir, point. Question d'honneur ou question d'époque ? Je ne saurai dire. 
Attention, je ne suis pas en train de leur reprocher quoi que ce soit, hein ? Je pense que mes parents ont fait ce qu'ils ont pu (avec les moyens du bord) pour mes frères comme pour moi. Ils l'ont fait avec amour et nous n'avons été privés de rien. Certes, ils étaient exigeants. Ça, je ne peux pas le leur enlever. Mais en même temps, comme dirait Macron (encore lui !?), sans leur investissement quotidien pour essayer de me sortir de ma médiocrité, sans leur insistance pour que je réussisse un minimum à l'école, qui sait ce que je ferais aujourd'hui ?  Sûrement pas écrire cette bafouille, j'en suis persuadé !
Longue introduction pour poser le décor... Mais revenons au début de ce billet !


💿 PARTIR UN JOUR, SANS RETOUR... GNAGNAGNA... SANS SE RETOURNER, NE PAS REGRETTER...


Tout cela constituait beaucoup trop de pression pour mes frêles épaules de pauvre petit adolescent, qui commençait à être affolé par ses hormones, qui plus est. Quand je vous parlais de cauchemar tout à l'heure, je n'exagérais pas. Je le vivais vraiment comme tel et ne voyais pas d'autre échappatoire que la fugue. Fuir, plus pour faire prendre conscience de mon mal-être à mes parents que pour réellement disparaître de la surface du monde. Je ne nierai pas : comme tout ado en crise, il m'est arrivé de penser au suicide. Mais  le côté définitif de l'entreprise a quelque peu bloqué ma réflexion à chaque fois que j'ai été tenté. C'est pour cela que l'idée de la fugue a peu à peu germé dans mon esprit perturbé, et s'est fait de plus en plus précise. Un mercredi après-midi de grosse colère (ma mère, qui venait de découvrir ma dernière "caisse" en français, malhabilement supprimée de mon carnet à l'effaceur, m'avait puni en me consignant dans ma chambre) j'ai décider de sauter le pas : j'allais partir pour de bon !

Alors, tout en pleurnichant de rage, je me suis préparé au grand départ : j'ai trouvé un petit sac en toile simili cuir dans lequel j'ai placé mon canif multifonction fétiche, une carte routière obsolète, une boussole pas super fonctionnelle et un vieux K-way. J'ai attendu que ma mère parte faire des courses, j'ai attrapé mon balluchon, un bâton et je suis parti en ânonnant quelque gros mot à l'attention du monde des adultes, de l'école, de la vie elle-même. "Tu vas moins faire la maligne quand tu vas rentrer et que je ne serai plus là, c'est moi qui te le dis ! Je m'en vais pour toujours, voilà ! Adieu et je ne reviendrai jamais !", me rabâchais-je, soudain épris de cette liberté nouvelle et prometteuse. Je me revois en train de marcher d'un pas décidé en direction de Châteaubernard, les poings serrés, tout en me congratulant de mon courage et de ma volonté soudains. J'étais Etienne sans famille ! Huckleberry Boyer ! Alexander Supertramp (bien avant Chris McCandless - avez-vous noté la référence ultime et cette savoureuse rupture du continuum spatio-temporel ?) !
Au bout du lotissement, j'étais déjà en train de réfléchir à l'endroit où j'allais dormir, une fois la nuit venue. Pas grave : un pont quelconque serait mon abri de fortune. "C'est pas ça qui va arrêter un Boyer, c'est moi qui vous le dis !"
Et pour manger, eh bien je... Gulp !
J'ai regardé ma montre : 16h30. C'était l'heure du goûter, comme pour me narguer... J'ai stoppé mon périple au beau milieu du pont, et j'ai réfléchi une poignée de secondes...
Derrière moi : la maison, ma chambre, le confort de mon lit, le goûter succulent qui m'attendait (et tous les suivants)... Mais aussi l'école, les notes, les parents qui ne me lâcheraient pas. Et devant moi : les vignes charentaises à perte de vue, l'aventure, la vraie vie, l'inconnu... Mais aussi le froid, la bouillasse, la solitude, la crasse et surtout la faim... Et peut-être les flics ou la morgue en conclusion. Cruel dilemme...
Je vous avoue que je n'ai pas mis longtemps à me décider. J'ai soupiré de dépit et j'ai rebroussé chemin en traînant des pieds. Pour la peine, une fois bien calé à la table de la cuisine, je me suis servi une double ration de pain et de chocolat abondamment arrosés de jus d'orange. Eh quoi ? Il fallait bien que je me console de ma déception (de moi-même) et de ma lâcheté, non ?!
Enfin rassasié, je suis remonté dans ma chambre pour méditer sur le sens de la vie au lieu de faire mes devoirs, mais pendant très longtemps, j'ai gardé le balluchon tout prêt sous mon lit, au cas où cette fois-ci, je partirais vraiment pour de bon et pour toujours.
Le soir-même, j'ai commis l'erreur de raconter cette histoire à mon frangin (celui du milieu) qui s'est ensuite bien foutu de ma gueule pendant des années à cause de ce "petit sac" de fugueur raté...
Par contre, mes parents n'en ont jamais rien su. Enfin je crois... J'espère qu'ils ne se sentiront pas culpabilisés à la lecture de cette anecdote. Le but de cet exercice n'était évidemment pas de jouer les "enfances malheureuses" mais juste de raconter ce petit souvenir de ma crise d'adolescence avec cette tendresse et cette auto-dérision qui me caractérisent...
Papa, Maman, je vous aime et merci pour tout. 

mardi 10 octobre 2017

Désolé mais dans la vie, il n'y a pas de gentil chien géant pour te tirer d'affaire...

Instant de pure nostalgie que cette petite anecdote métaphorique familiale...

Je vous ai sûrement déjà raconté comment "je m'endors au volant" régulièrement. En fait, je ne m'endors pas vraiment. C'est juste mon esprit qui vogue dans les méandres de mon passé, qui reconstruit ou réinvente son histoire (ou son futur, parfois), tandis que je conduis (au radar). 

L'autre jour, pendant un de ces fameux moments, je me remémorais un souvenir du temps où je jouais aux Big Jim / Action Joe avec mon petit frère. C'était avant la naissance de mon second frère, autant dire que j'avais moins de 11 ans (ce qui me donne une excuse valable pour mon comportement :D ).
Donc nous jouions avec nos bonshommes articulés. Forcément, comme j'étais l'aîné, j'étais le héros : Jim, le plus fort de tous les agents secrets au visage multiple, le tireur d'élite qui ne mourait jamais, même quand il se faisait tuer.
Ou alors j'étais Actarus, prince d'Euphor, ça dépendait de l'histoire. Et comme on gérait plusieurs personnages en même temps, j'étais aussi Grattus, le méchant et cruel Action Joe aux doigts mâchouillés et à l’œil crevé (on le lui avait colorié avec un crayon à papier).

Quant à mon frangin, il n'avait pas trop le choix et officiait souvent en tant que second rôle : celui du faire-valoir, tant chez les gentils que chez les méchants. Lui, il avait hérité du Professeur OBB (qu'il voulait utiliser comme un gentil - Hahaha, avec sa gueule de vieux vilain !), d'Alcor (also known as "le gros nullos avec sa soucoupe qu'on dirait un pot de chambre") et de "Zeyzza", une ridicule autant qu'affreuse petite poupée, toujours toute nue, avec sa touffe de cheveux hirsutes qu'on aurait dit fabriquée à partir des poils de cul de Chewbacca.
(On avait aussi un autre personnage qu'on avait appelé "Cacatutu", mais je vous en causerai une autre fois...)

Comme de bien entendu, la destinée du faire valoir est souvent de mourir sous les coups du méchant, pour donner le beau rôle au héros (qui le vengera par la suite - enfin normalement...). Et fatalement, cela arrivait au bout d'une heure (parfois moins). Cela coïncidait comme par hasard avec le moment où j'en avais marre de jouer avec mon frère. La vie est bien faite, quand même... 

Je m'évertuais donc régulièrement à tuer (de façon plus horrible à chaque fois - et ça ne m'a pas quitté puisque je continue à le faire dans mes romans) les personnages de mon frangin qui, au bord des larmes, accablé par mon immense sadisme, allait chercher son nounours (un chien en peluche géant portant un pantalon à carreaux, qu'il avait appelé "Jimmy" et qu'il avait appris à tenir toujours à portée de mains, au cas où) pour écraser mes personnages ou, selon l'humeur du moment, ressusciter les siens "magiquement".

En général, il ponctuait le geste par un frénétique : "mais non, parce que tout à coup, on aurait dit que Jimmy le gentil chien géant serait venu pour sauver Alcor !"
C'est qu'il incarnait parfaitement son personnage, le faisant marcher comme Godzilla, chaque pas faisant trembler le sol de la salle de jeux : Brouf ! brouf ! brouf ! 

Et là, gargarisé d'une mauvaise foi absolue, je prenais un plaisir malsain à lui expliquer que décidément : "non, ça s'peut pas : la magie ça n'existe pas pour de vrai" (à part dans les émissions de Garcimore ou de Gérard Majax). "Quand t'es mort, t'es mort, point. Tu t'appelles pas Jésus !".
Et, sans scrupule, je lui assénais le coup de grâce en le sermonnant sentencieusement : "il faut arrêter de croire au père Noël : les gentils chiens géants qui viennent vous sauver la mise au dernier moment, ça n'existe pas non plus, na !"
Quand ça ne marchait plus avec Jimmy, il invoquait un Dieu quelconque de son invention, qui finissait invariablement comme le gentil chien géant : vaporisé dans le néant du "ça s'peut pas". 

J'avoue que, sur ce coup-là, j'étais vraiment un grand frère de merde, même si je romance un peu tout ça (déformation professionnelle) !

En général, tout cela se terminait en pugilat et j'avais souvent le dessus (privilège de l'âge). Suite à quoi mon pauvre frère, dépité et jurant ma perte, partait rager dans sa chambre.

Mais, ça, c'était uniquement les fois où mes parents ne venaient pas nous séparer en nous forçant à nous faire la bise, avant de nous renvoyer chacun dans nos chambres respectives, pleurant et rouges de colère.  

mercredi 6 juillet 2016

LA VACHE ET LE PRUNEAU #NeMeFilezPasUnFlingue

Je vais vous raconter une petite histoire, qui date du début des années 90. A cette époque, j'étais gendarme auxiliaire à Saujon, en Charente Maritime, dans le cadre de mon service militaire obligatoire. J'aurais plein d'autres anecdotes à raconter sur cette période, tellement elle a été un tournant dans ma vie. Mais bon, ce sera pour une autre fois.

Cet épisode s'est déroulé un soir d'automne. J'étais affecté de patrouille de nuit avec le MDL-chef (Maréchal-Des-Logis-chef) Bertrand X. (affectueusement surnommé "Trambert" par les collègues). C'était une de ces nuits de pleine lune où on dirait que le commun des français moyens se donne le mot pour faire connerie sur connerie. C'était généralement lors de ces nuits qu'on avait une recrudescence d'appels pour viols, agressions et autres crises de paranoïa. C'est d'ailleurs depuis cette période que je suis intimement persuadé que la lune a un effet sur le comportement humain, qu'il soit physique ou entièrement psychologique...

Bref, ce soir-là, nous avions eu un certain nombre d'appels de civils et nous avions dû intervenir à plusieurs reprises. Nous étions fatigués. Or, le Centre Opérationnel de Gendarmerie (COG) nous a contacté une ultime fois aux alentours de minuit afin que nous nous rendions en pleine campagne, au secours d'une famille en plein divorce et dont le père, visiblement en crise de nerfs avait quitté le domicile à grands bruits, menaçant de revenir faire un carnage avec son fusil. J'avais 23 ans. La perspective de me retrouver face à un forcené armé en plein milieu de la nuit ne m'enchantait guère, mais bon... J'avais une mission. 

Nous sommes donc partis avec le Renault Trafic, "Trambert" et moi. Il nous a fallu une quarantaine de minutes pour arriver à destination. La maison de famille était située à une centaine de mètres au bout d'un chemin boueux à souhait, sur lequel mon chef n'avait pas eu cœur de s'engager. Il ne pleuvait pas, mais la couverture nuageuse épaisse, assortie du manque cruel de luminaires à cet endroit rendait l'atmosphère encore plus noire et poisseuse. Trambert avait coupé le moteur de la camionnette. Seules les diodes du tableau de bord éclairaient l'habitacle. Au fond du chemin, on distinguait une minuscule fenêtre éclairée.

 Bon, Boyer, vous ne bougez pas d'ici, je vais voir sur place. J'emmène la radio. Au moindre problème, vous m'appelez.

 Euh... OK chef...

 ça va aller ? Ne vous inquiétez pas, il ne va rien se passer. 

J'ai esquissé un sourire en coin, gêné qu'il ait pu suspecter un début de trouille dans mon hésitation, et puis il est parti. Du coup, j'ai éteint le tableau de bord. Pas la peine de servir de cible si le fou revenait en douce. J'ai remonté les vitres assez haut, histoire de laisser passer un petit filet d'air dans l'habitacle sans trop m'exposer à une attaque surprise.

La silhouette de Trambert ne mit pas longtemps à être engloutie par la nuit. Je voyais à peine le faisceau de sa lampe se balancer au milieu du chemin. Il devait bien s'amuser à éviter les ornières et les flaques, dans ses petites chaussures basses en cuir réglementaires. Eh oui, car à l'époque, l'uniforme des gendarmes était tout sauf fonctionnel, comme celui qu'ils portent aujourd'hui. Finalement, je m'estimais chanceux de pouvoir rester tranquillement à l'abri dans le Trafic. Mais l'ennui de tarda pas. L'envie de fumer non plus. Un petit regard à droite, un petit regard à gauche, derrière aussi au cas où, et je me suis risqué à ouvrir ma porte, puis à descendre du véhicule... Il régnait un silence incroyable dans cette cambrouse charentaise. Pas un oiseau, pas un criquet, pas un seul battement d'aile de chauve-souris. De là où j'étais, il était impossible d'entendre le moindre son provenant de la maison. Trambert se serait fait trucider  à la petite cuiller que je ne l'aurais jamais su. Je tirais une cigarette de mon paquet de "Phimorons" et l'allumais. Le bruit de la braise que j'aspirais goulument me tirait du néant et me redonnait confiance.

Au bout de quelques minutes, j'entendis distinctement un bruit de pas lourd s'approcher sur le côté, suivi d'un long souffle fatigué. Il y avait aussi un genre de grincement sinistre, une genre de "groumpf-groumpf". Le mégot tomba de mes lèvres entrouvertes. Je sentais comme une main glacée autour de ma colonne vertébrale. J'avais la raie des fesses en sueur. Les mains tremblantes, je déclipsais mon Beretta et le sortis de son étui. J'enclenchais la culasse et mettais l'arme en joue vers le vide, là d'où semblait provenir le bruit qui se rapprochait inexorablement. Je me voyais déjà égorgé dans ce cul de basse-fosse, les tripes à l'air. Un son que je ne reconnus pas sortit de mon gosier enrayé : 

 Pas de geste brusque, c'est la gendarmerie. Montrez-vous, doucement !

Ridicule : on aurait dit un ado en mue. L'autre, imperturbable, continuait d'avancer. Je l'entendais souffler de plus en plus près. Le grincement m'évoquait le bruit de bottes en caoutchouc d'un paysan alcoolique s'enfonçant dans la gadoue à chaque pas. La panique m'étreignit. J'avais comme un réacteur nucléaire en surchauffe dans l'abdomen. 

 Halte ou je fais feu ! (La phrase réglementaire à prononcer en sommation d'usage. On est censés le faire deux fois avant de tirer...). Le type n'obtempérait toujours pas.

 Bordel ! 

Je gardais mon interlocuteur invisible en joue de ma bonne main, balayant hystériquement l'air dans toutes les directions tout en tentant d'attraper, de la main gauche, la torche Maglite posée sur le tableau de bord du trafic. Je me disais que le forcené allait profiter de l'aubaine pour me sauter dessus avec son fusil de chasse et qu'il allait me faire deux beaux trous à la place des yeux... Je finis par saisir la lampe que je braquais illico vers où venait le bruit, maintenant à quelques mètres de moi. Lorsque la lumière jaillit enfin, je découvris le monstre sanguinaire à quelques centimètres du fil de fer barbelé qui nous séparait. Il me regardait placidement, ruminant pour la énième fois je ne sais quel monceau d'herbe baveux et puant. Le flash de ma lampe se reflétait au fond de ses yeux vides, leur donnant un éclat verdâtre de cauchemar. Ma vessie faillit lâcher tout ce qu'elle contenait, mais tint bon, contre toute attente. Mon doigt ne se crispa pas sur la gâchette. Seules mes lèvres se remirent à fonctionner :

 Putain de saloperie de merde, j'ai eu la trouille de ma vie ! Espèce de connasse !

Soulagé, je respirais un grand coup. Je retirais mon index du pontet de l'automatique et appuyais frénétiquement sur la manette qui permettait d'escamoter le percuteur en toute sécurité. Puis je retirais le chargeur et actionnais la culasse de l'arme pour éjecter la cartouche logée dans le canon. Je le refis une deuxième fois, au cas où... (Sacro-saintes consignes de sécurité !)
J'avais failli coller un pruneau dans la tête d'un bovidé ! Bon sang mais quel idiot ! Un peu plus et je passais le restant de mon service militaire avec le doux sobriquet de "Mort aux vaches"...

Vexé de n'être qu'un petit froussard avec un pistolet, je remis tout en place puis rangeais le pétard dans son fourreau sur ma hanche droite et remontais dans le camion, que je pris soin de bien verrouiller, résolu à attendre le plus sereinement possible le retour de Trambert. 

Ce dernier revint d'un pas traînant un quart d'heure plus tard, clope au bec, sourire aux lèvres. 

 Bon, tout va bien, ils se sont calmés... On peut aller se coucher. Tout s'est bien passé, ici ? 

 Au poil, chef !

Je restais coi tout au long du trajet du retour. Je me suis évidemment bien gardé de lui raconter ce honteux épisode. D'ailleurs, personne à la brigade n'en a jamais rien su. On m'aurait retiré mon flingue illico et ça, il n'en était pas question.

Cela dit, cette petite histoire montre à quel point le fait de porter une arme peut être un poids, par moment... En fait, rétrospectivement, je m'aperçois que je n'aurais jamais pu être gendarme, justement à cause de ce poids. 

mardi 3 juin 2014

Le meilleur ami de l 'homme

Pollux au printemps 2005, au plateau de Letxaregibela

C'est ce qu'on dit : le chien est le meilleur ami de l'homme. Je confirme.

Pollux, je l'ai sauvé d'une mort certaine en avril 1999. Il est né dans une exploitation agricole, dans laquelle les chiens étaient (et sont sans doute toujours) traités et utilisés comme des outils de travail. Pas seulement les chiens, d'ailleurs, mais c'est un autre débat...
Comme ses frères et sœurs, il était destiné à finir noyé dans le gave d'Ossau à peine quelques jours après sa naissance, mais j'ai pu le sauver. J'avoue, j'ai longtemps culpabilisé d'avoir laissé l'horrible bergère assassiner le reste de la fratrie, mais on ne peut pas accueillir tous les chiens perdus du monde, si?
S'il avait eu la malchance de devoir rester dans sa maison de naissance, il aurait vécu une vie de labeur, de privation et de famine et serait mort à 7 ou 8 ans, comme tous les chiens-esclaves. Mais il a eu de la chance : il a été éduqué, aimé, choyé, soigné, nourri, promené. Globalement, je peux dire qu'il aura eu une belle vie de 15 ans et 1 mois. 

C'était un toutou gentil, affectueux, qui aimait jouer avec les enfants et courir dans la montagne. En outre, il avait une qualité essentielle : il gardait son territoire et faisait fuir les témoins de Jéhovah! 
Il avait aussi ses défauts, bien sûr : il était braillard en voiture sur les trajets courts, il courait sans cesse après celle du facteur (ce qui lui a valu une patte arrière cassée), il poursuivait les moutons des fermes voisines dès qu'on ne le surveillait plus (ce que c'est que l'hérédité), et il aimait provoquer (voire dominer) les autres chiens, si possible les plus gros que lui, ce qui lui a valu des raclées mémorables (c'est généralement ce qui arrive quand on se frotte à plus fort que soi) et de longs moments de solitude chez le vétérinaire... Il était gourmand, aussi : il a fallu courir les cliniques vétérinaires de Charente un dimanche midi, après une ingestion intempestive de mort-aux-rats! Même chose lorsqu'il a attrapé la Piroplasmose... Mais à chaque fois, il s'en est sorti parce que ses maîtres veillaient au grain, si je puis dire...

Et puis, il a supporté sans rien dire les énièmes déménagements qu'on lui a fait subir, de Gotein à Mauléon, de Mauléon à Ordiarp, puis retour à Mauléon... Il nous a accompagné avec enthousiasme dans la plupart de nos déplacements et vacances, même si la voiture, c'était long, dès fois. Il adorait aller au parc de Libarrenx. C'était un peu son jardin, lorsque nous n'en avions plus. C'était un membre de la famille à part entière, le grand frère maladroit, tout poilu et toujours joyeux de mes enfants.

Et puis, en décembre 2012, lorsque notre famille a éclaté, il est resté avec "sa maman". Je ne pouvais pas loger de chien de son gabarit dans mon appartement, au second étage de la rue Victor Hugo. Je ne sais pas ce qui passait par sa tête à ce moment-là, mais à son comportement, je peux dire qu'il m'a toujours aimé, même si - en quelque sorte - je l'ai abandonné comme un faux frère... Très vite, son état de santé a commencé à décliner. Au printemps 2013, il avait commencé à maigrir, ses pupilles à s'opacifier, ses intestins à se lâcher. Ses pattes tremblaient, son coeur fatiguait très vite et il commençait sérieusement à refouler du goulot... Bref, il devenait vieux, si bien que je pensais qu'il ne passerait pas l'été. Mais il l'a fait. Il a même passé l'hiver 2013 et presque le printemps 2014. 

Mais quand le cœur fatigue, les reins sont moins bien irrigués et finissent par se déliter. C'est ce qui lui est vraisemblablement arrivé ces dernières semaines. Son état est devenu critique pendant le pont de l'ascension, alors que les enfants et leur maman étaient partis en voyage dans les Bardénas. La gardienne de Pollux m'a appelé samedi matin. En arrivant sur place, j'ai bien vu que mon chien n'était plus que le tiers du quart de lui-même. Il était presque incapable de se lever, de marcher, et chiant le sang. J'ai dû le porter pour qu'il puisse entrer et sortir de la voiture, ce qui n'était pas trop difficile puisqu'il ne pesait plus que la moitié de son poids initial... Les analyses sanguines chez le vétérinaire étaient sans appel. Pollux allait mourir dans des souffrances atroces. Je le voyais, allongé et tremblant sur la table, inquiet, il avait l'air de très bien comprendre ce qui se passait. 

La décision est très lourde à prendre, je ne savais pas à quel point, jusqu'alors. Je parle de celle d'autoriser le véto à tuer son chien par injection létale. C'est très culpabilisant : suis-je un salaud, ou suis-je au contraire un type bien? Est-ce un meurtre? Est-ce que les raisons sont justifiées? N'aurait-il pas pu vivre un peu plus longtemps, au moins jusqu'à ce que les enfants puissent lui dire un dernier "au revoir"? Autant de questions existentielles qui m'ont traversé la tête à toute allure et jusqu'au vertige, avant que je ne signe l'autorisation. Je me souviendrai toujours du regard de Pollux au moment de l'injection, du long hurlement sourd qu'il a poussé - comme s'il avait compris que je le trahissais une seconde fois - avant que sa tête ne se fasse lourde. Quelques ultimes réflexes nerveux, et en cinq secondes, c'était fini. Il est mort dans mes bras.

J'ai tué mon meilleur ami, mais il est trop tard pour regretter...

vendredi 21 décembre 2012

KEN ET LA PETITE PRINCESSE

Un petit conte de Noël, pour les amateurs :

Il était une fois, une petite princesse qui vivait dans un joli château.

La petite princesse possédait un paquet de poupées Barbies (une qui fait la vaisselle, une qui fait le ménage, une qui fait la cuisine, une qui torche les mômes, une qui séduit, une qui joue la comédie, une qui fait du cheval, une qui baise...), mais pas de Ken.


Un jour, il y a très longtemps, la petite princesse s'est fait offrir un Ken. Un beau Ken avec un sourire éclatant et un brushing parfait, on aurait dit un vrai lord anglais manufacturé en Chine.

Elle en était fière de son Ken, la petite princesse. Au début, elle l'emmenait partout avec elle. Elle exhibait fièrement son bel étalon à ses petites copines, dont certaines étaient sûrement un peu jalouses. Et puis, le temps a passé.

 

Le belle peinture jaune des cheveux de Ken s'est écaillée, sa peau de pêche s'est tâchée à force d'être tripotée par des mains malhabiles et pas toujours très propres. 

Bref, la petite princesse a commencé à s'en lasser de son Ken, et même à le délaisser. Un jour, elle l'a carrément oublié dans le jardin pendant une semaine.

A la merci des intempéries et de la tondeuse, son beau costume s'est abîmé. Sous le soleil, ses plastiques et caoutchoucs se sont déformés, ses articulations autrefois solides et toniques se sont ramollies. Ken ne tenait plus debout tout seul. Il n'avait plus la classe de ses débuts. Il lui faisait même un peu honte, à dire vrai.

D'autant plus que de tout nouveaux Ken tout neufs et encore plus beaux trônaient dans les étalages de Noël des supermarchés, attisant son envie irrésistible de changement.

 

Alors elle a commencé à le maltraiter, son Ken. Elle le jetait régulièrement au plafond, le laissant retomber lourdement sur le parquet, pour voir combien de temps il tiendrait. elle l'oubliait pendant des jours, des semaines, des mois dans le coffre à jouets. Et puis elle l'a brulé avec un briquet, lui a mâchouillé rageusement les doigts, lui a tapé dessus avec un marteau. Mais il était solide, malgré tout, ce vieux Ken. Il encaissait sans mot dire, conservant un semblant d'intégrité, malgré les cicatrices indélébiles.

 

Et ainsi, pendant des semaines, des mois, des années, il a résisté bravement, jusqu'au jour où la petite princesse à ouvert la fenêtre de sa chambre et l'a balancé de toute ses forces sur les graviers en contrebas. Sous le choc, le thorax de Ken s'est fracturé et son corps s'est désarticulé. Dans son visage - qui conservait son sourire d'un autre temps - de minuscules cailloux se sont incrustés.

 

Son jouet enfin cassé, la petit princesse a éprouvé de la satisfaction. Elle a pris les restes pulvérisés de la poupée et les a jetés aux ordures. Une semaine plus tard, un nouveau mannequin flambant neuf est arrivé au château. La petite princesse était heureuse.


Dans la poubelle, sous l'évier de la cuisine, accolé à une vieille carcasse de poulet mal curée, la face grêlée de Ken continuait de sourire béatement, attendant que l'éboueur fasse son office...

mercredi 5 décembre 2012

UN COEUR DE NÉANT

Hier soir, je suis une fois de plus allé à l'atelier d'écriture de Mauléon-Licharre. Ce coup-ci, toujours dans le cadre du projet commun avec Astobelarra et les artistes de l'atelier Uztaro, c'est chez ces derniers que s'est déroulée la séance.

J'avais apporté deux textes de mon cru pour les peintres. Eux nous ont proposé un grand nombre de peintures très diverses, allant du figuratif à l'abstrait. La peinture ci-contre m'a tapé dans l'œil. Elle m'a fait penser à #BeauSmart, le vilain virus de "L'infection T1 : Contage" et m'a inspiré ce diptyque très manichéen sur la dualité de l'être :

Au premier abord, c'est un corps de glaise, blafard et glabre, sans forme, sans personnalité, froid, vide et effrayant. Sa surface translucide est dévorée par la lumière crue et n'exprime rien de plus que l'inachevé, la vie primaire et archaïque, fragile et malléable, inodore et sans saveur. Son existence semble laborieuse, cruelle et bien vaine.
Mais en réalité, ce n'est que la surface extérieure et très superficielle des choses. Rien qu'une enveloppe légère comme le crépon, qui cache un être incandescent, lumineux et en quatre dimensions. Il suffit seulement de se donner la peine de gratter le vernis fade, la fine surcouche d'albâtre qui recouvre son âme d'or massif et de se laisser éblouir par ses mille reflets éclatants.

*****

Au départ, c'est une silhouette ardente qui éclipse tout, un tempérament radioactif qui consume les étourdis un peu trop tactiles, car la passion ou la folie l'habitent. Son costume de lumière hypnotise les regards naïfs qui osent se poser sur ses formes mouvantes ou flatter ses aspérités incendiaires. C'est une créature vibrante, vivante et d'essence quasi-divine.
Mais ce n'est qu'une apparence, un genre qu'elle se donne afin de camoufler les tréfonds de sa véritable nature. Car en dedans, elle n'est qu'un désert mort, un esprit dépouillé de toute substance, inexpressif et sans relief. Un cœur de néant...

Je pense que ce texte est plutôt un genre de pêle-mêle, un jeter d'idées complètement instinctif et sauvage qui pourra probablement encore évoluer. Only time will tell...

mardi 27 novembre 2012

LA ROUTINE

Si la routine avait un visage, ce serait celui de Tatie Danielle
La routine, c’est une vieille peau qui commence d’abord par venir de temps en temps frapper aux carreaux de votre maison.
Et puis elle vient tous les jours, essaye à toutes les fenêtres, toutes les heures, toutes les minutes, toutes les secondes, jusqu’à ce que – de guerre lasse – vous finissiez par lui ouvrir la porte.
Alors, dûment invitée, la sale garce se sent chez elle et vous suit partout, dans toutes les pièces, comme un Yorkshire affamé, avec son haleine méphitique et ses radotages incessants. Où que vous posiez l’œil ou la main, elle est là, elle vous juge de son regard froid.
Elle est dans le vaisselier dans la cuisine. Elle vous attend, impassible dans la soupe qui mijote sur le gaz. Elle est dans la boite à gants de la voiture, entre deux éthylotest périmés. Elle est dans le placard à balais et sous les escaliers ; elle est derrière toutes les portes et même dans la cuvette des WC, où son œil impitoyable se reflète dans l'eau trouble.
Elle s’installe dans votre vie de couple comme un enfant exclusif et capricieux ; sans scrupule, elle dort même dans le lit conjugal, entre le papa et la maman.
Peu à peu, elle prend la place de l’autre. Et, comme la grenouille dans sa cocotte minute d’eau chaude, vous vous habituez à son visage fripé et verruqueux, sa peau huileuse et son parfum de caveau.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la routine a pris votre amour et vous n’avez rien vu venir…
Quand vous ouvrez enfin les yeux, vous êtes seul face au miroir poussiéreux de la salle de bain. Seul, avec des remords, des regrets et le cœur brisé.

vendredi 19 octobre 2012

LE SANG APPELLE LE SANG

Stèle huguenote dans les bois de Saint-Preuil, près de Segonzac, en Charente
J'ai écrit ce texte dans le cadre d'un atelier d'écriture le 19 octobre 2012.
Sophie (Pavlovsky, l'animatrice) nous avait quand même réservé un petit sujet récréatif : chacun de nous devait écrire une période de l'histoire sur un bout de papier. Ensuite, comme d'habitude : tirage au sort et rédaction d'un texte sur la vie d'un personnage de l'époque. Et comme à chaque fois, j'ai été un peu vicieux : sur mon petit bout de papier, j'ai écrit "le jour où la vie est apparue sur Terre". Je pensais que ça allait faire caler celui ou celle qui allait tomber dessus. Mais le hasard aidant, c'est tombé sur Pierre Gastéréguy. Et l'on connait tous son imagination et son talent pour se sortir de tous les guêpiers... Il y avait aussi : "la préhistoire"; "les invasions barbares"; "le Moyen âge"; "la Renaissance" et "2100".
Moi, j'ai eu "les guerres de religion". Aussi, soyez indulgents avec les possibles anachronismes.

Voici ce que ça m'a inspiré :

Nous marchons silencieusement sur le petit sentier de calcaire blanc, éclairé par la lune pleine. Nos torches sont éteintes et mon père, inquiet, serre un immense gourdin entre ses grosses mains gercées par le travail de la vigne. De temps en temps, il nous intime l'ordre de faire halte et silence absolu. Il semble que le moindre craquement de brindille soit prétexte à s'arrêter, l'oreille tendue.

Nous pénétrons enfin le bois de Saint-Preuil, où l'air est désormais plus humide et frais, sous les feuilles noires des grands chênes centenaires. Je me pelotonne dans ma couverture de laine, tentant de faire fi de cette peur du noir qui m'étreint depuis tout petit, peur de toutes ces ombres et formes effrayantes, tapies dans la nuit.

Notre procession avance à pas feutrés. Une chouette hulule à quelques mètres, nous figeant tous dans une terreur indicible. Puis vient le soulagement, car si le rapace nocturne est dans les parages, c'est que nos ennemis, eux, n'y sont pas.

Nous bifurquons sur la gauche et empruntons une sente improbable, envahie de fragons et de fougères. Le sol est tout crotté à cet endroit légèrement en pente. Je glisse à plusieurs reprises, me piquant aux arbustes et manque même de m'étaler dans la boue. Mon père est tendu. Il me secoue rudement l'épaule, sans doute pour me faire comprendre que mon imprudence pourrait nous coûter la vie, à tous. Je ne le sais que trop : comme les autres, j'ai appris ce que ces chiens de catholiques ont fait à mes cousines de Segonzac, il y a deux nuits. S'ils nous surprennent ici, ils nous massacreront et tortureront à mort tous les survivants, hommes, femmes et enfants.

Nous arrivons enfin à la stèle huguenote, dressée dans le sous-bois qui nous sert de lieu de culte clandestin, depuis quelques temps. Une salamandre, symbole de François 1er - grand persécuteur de calvinistes - se faufile sous le tapis épais de feuilles mortes. J'aperçois ses rayures jaunes, se refléter dans un rayon de lune. Je ne dis rien. Elle est comme nous : elle se cache de ses prédateurs et sort chasser à la nuit tombée.

Le pasteur Garandeau émerge dans la clairière, par le chemin qui vient de Mortefonds. A sa suite, je vois les familles Bertaudeau, Godard et Bergeret au grand complet. Ce soir, ils ne sont pas plus fiers que nous autres, ceux-là. Plus tard, ce sont les Guillon, les Maillard et les Ranson qui nous rejoignent. Nous sommes tous là.

Si nous sommes ici cette nuit, ce n'est pas pour célébrer Jésus et ses apôtres, mais pour pleurer nos morts et crier vengeance. L'appel à la fraternité du sermon de dimanche ne nous sera d'aucune aide. Le pasteur n'essaye d'ailleurs même pas de nous dissuader. Ce n'est plus "aimez-vous les uns les autres" que nous voulons entendre, mais "œil pour œil, dent pour dent".

Les gourdins et les fourches sont fourbis. Le farouche père Guillon porte une hache bien affûtée à la ceinture. Sous les reflets de la lune, on dirait un ogre sanguinaire prêt à en découdre. Et même ma mère, d'ordinaire si effacée, arbore un faciès sombre et malveillant. Je l'ai vue dissimuler une vieille faucille sous son châle, tout à l'heure.

Il y a d'autres enfants de mon âge dans l'assistance. Je retrouve Bérenger et Jean, mes deux camarades de classe. Si nous sommes ici, nous aussi, c'est parce que nos parents nous jugent assez grands pour comprendre et participer à la curée qui va suivre. Cette nuit, en réponse à l'ignominie perpétrée contre nos familles, nous allons brûler le village de Bouteville et raser son château prétentieux. Puis nous irons saigner à blanc tous les catholiques de Grande Champagne.

samedi 19 mai 2012

LA VENGEANCE EST UN PLAT QUI SE DÉGUSTE "CHAUD-BOUILLANT" !

Voici le rendu de ma dernière participation aux ateliers d'écriture de Mauléon. Sophie Pavlovsky nous a fait écrire des suites de mots sur le mode du scrabble et sans aucune relation entre eux. Il fallait ensuite écrire un texte à partir du résultat. Pas si facile, en somme... Voici les mots choisis par chacun des six participants de cette session (les miens sont ceux en gras) : "Anniversaire", "tactile", "alambic", "versatile", "sceptique", "énergumène", "redevable", "brise-lames", "pick-pocket", "invention", "kangourou", "rouquin". Il m'a bien fallu 5 minutes pour faire le vide en moi, puis trouver une méthode. J'ai choisi la méthode "scolaire" en faisant deux groupes : les noms avec les noms, les adjectifs avec les adjectifs. Ensuite, j'ai établi des correspondances entre chaque élément de groupe, à l'intuition. J'avais déjà un bon début. Le reste s'est calé tout seul, sans effort.
Et voilà le résultat :

Ça, pour un anniversaire pourri, c'en était un beau! Ma femme s'était mis en tête de me faire une petite surprise; elle avait organisé une fête à mon insu, pour me faire plaisir, sans doute. Elle avait d'abord invité un panel de personnes dont elle pensait qu'elles étaient de mes amis. Manque de chance, tous ceux qui me gravitent autour ne sont qu'énergumènes versatiles ou pick-pockets un peu trop tactiles. Bref, des gens peu fréquentables, si vous voulez mon avis. D'ailleurs, je le lui aurais bien donné, mon avis très sceptique, si elle me l'avait demandé... Qui a dit qu'on devait obligatoirement fêter ses 40 ans ?
Passée la stupeur de cette invention grotesque autant que convenue et triste, les convives eurent la bonne idée de me faire participer à leurs jeux stupides. Les yeux bandés, on me conduisit jusqu'à un endroit venteux. Des embruns salés fouettaient mon visage.
̶  Aie confiance en nous, mon chéri, tu vas faire ton premier saut à l'élastique en aveugle. C'est un de tes cadeaux. Tu vas adorer : c'est la grande mode en ce moment, fit mon épouse tandis qu'on m'arnachait dans tous les sens.
̶  Ça y-est, tu es bien arrimé. Avance doucement jusqu'au bord de la planche, glissa celui de mes collègues, réputé pour sa témérité et son attrait irrésistible pour les sports dangereux, que je reconnus à la voix.
̶  On aurait quand même pu me demander mon point de vue, avant de me mettre devant le fait accompli, ralais-je, pour la forme. Je peux enlever ce foutu masque maintenant ?
̶  Surtout pas, mon chéri. C'est ça qui donne le piment.
̶  Elle a raison, tu sais ? Et puis il n'y a que 150 mètres en dessous. Tu ne risques rien : on tiens à toi, tu sais ?
Tout, plutôt que de supporter ces simagrées une minute de plus. J'avançais jusqu'au bout du plongeoir et, les bras écartés tel un Jésus suicidaire, me laissais tomber dans le vide.
PLOUF!
"Très drôle", pensais-je, tout en remontant à la surface, tandis que j'ôtais la cagoule détrempée de mon visage blême pour voir toute la bande d'abrutis se bidonner sur le brise-lames. J'avais fait un plongeon de 150 centimètres dans l'eau de mer. Trempé jusqu'aux os d'une eau à 13°, je fis néanmoins mine de trouver la blague à mon goût, lorsque Richard, le grand rouquin à l'humour tordu, me tendit son ridicule trophée en s'esclaffant :
̶  Un saut unique au monde ! Tu mérites bien ton Kangourou d'or !
"Rigolez, rigolez, mais quelqu'un me sera redevable de ce mauvais tour, croyez-moi", me jurais-je alors!
Et croyez-le ou non, monsieur le gendarme, ça n'a pas traîné ! Arrivé à la maison, j'offris ma tournée générale d'eau-de-vie de "première chauffe", tout juste sortie de l'alambic. 70°, c'est idéal pour se réchauffer le corps après pareille aventure ! Lorsque tout le monde fut enfin saoûl, je refermai le chai et y mis le feu. Cela fit un magnifique feu d'artifice au parfum de cognac flambé, à rendre jaloux n'importe quel technicien de Lacroix-Ruggieri!

Finalement, avec le recul, je crois que je n'ai jamais fêté plus bel anniversaire...

mardi 10 avril 2012

PETIT CONTE AMORAL

Hier soir, à l'atelier d'écriture de la bibliothèque de Mauléon-Licharre, nous n'étions que 5 (en comptant Sophie Pavlovsky, notre "guide" ! Ça fait pas bézef, mais on a quand même pu travailler. Le sujet : écrire un petit conte à partir de données rédigées sur des petits bouts de papier (on commence à avoir l'habitude du principe). Cette fois, chacun d'entre nous jouait le rôle du héros. Nous devions aussi inventer une quête, un pouvoir (ou un objet plus ou moins magique), un personnage secondaire qui jouerait le rôle de "l'aide", et un méchant. Ensuite, comme toujours, on mélange tout, et hop ! Chacun tire un petit papier dans chaque catégorie. Puis zou ! A vos stylos !

Comme à chaque fois, j'ai fait mon vicelard : comme quête, j'ai écrit "sauver l'ours". Comme aide, j'ai mis "une fourmi". Pour l'objet magique, j'ai choisi "le panier à salade" (Ben quoi ?). Et pour le méchant, j'ai écrit "Gnégné l'araignée".

Ce qui est complètement injuste, puisque moi, je suis tombé sur "Sophie", qui devait "sauver le vieux roi qui n'aimait plus le vin", avec l'aide d'une "magicienne-vigneronne" (ben tiens !) et d'un "diamant"; l'ennemi n'étant autre que "la marâtre" ! Trop facile !

Voici le résultat de cette heure d'écriture :

Il était une fois, une petite princesse prénommée Sophie, qui vivait dans un château dans un pays fort, fort lointain. Son père, le vieux roi, était très malade et se mourrait petit à petit, depuis qu'il n'aimait plus le vin. Ce qui n'était pas terrible pour un disciple de Bacchus tel que lui. La mère de Sophie était morte en couches, mais le roi avait repris femme après des années d'une souffrance solitaire, qu'il compensait en vidant dans son gosier des hectolitres de Bordeaux, importés par paquebots. Mais la belle-mère de Sophie était - comme il se doit - une marâtre acariâtre qui, bien entendu, ne rêvait que d'accéder au trône à la place de l'héritière légitime, avec laquelle elles se comportait de manière inique.
Le roi était comme par hasard tombé bien malade peu après que ce remariage fut consommé. Et pour cause : à l'insu de tous, l'odieuse belle-doche versait chaque matin deux gouttes de gelée de carton ensorcelée dans le bol de céréales de son époux, si bien que le souverain perdit le goût à tout aliment, y compris à sa nourriture de base, issue de la culture de la vigne.
Sophie était malheureuse pour son pauvre père, mais elle avait aussi très bien compris qu'une fois parti, rien n'empêcherait sa marâtre diabolique de l'écarter du pouvoir, à tout jamais. Alors elle résolut d'aller quérir les conseils avisés de la magicienne, enfermée à double tour au cachot depuis l'arrivée au palais de sa belle-mère, qui ne supportait pas la concurrence.
― Il se trouve, Sophie mignonne,
que je suis aussi de formation vigneronne.
L'art du vin et celui de la magie sont frères
et j'ai peut-être la solution pour redonner le goût de la vie à ton père !
Tu vas prendre ce diamant;
il t'indiquera ce que tu devras accomplir au bon moment.
Sophie aurait bien voulu obtenir davantage de détails, mais ne put lui tirer un mot de plus. Elle se contenta d'emporter le diamant de la taille d'un œuf de poule, qui brillait de mille feux. Tellement fort, d'ailleurs, que la belle-mère en aperçut ses reflets baladeurs dans les couloirs sombres et humides du château et, toutes griffes dehors, somma la princesse de lui donner le joyaux, séance tenante. La petite fut bien vite acculée dans quelque boudoir, tandis que l'horrible bonne femme s'apprêtait à lui fondre dessus en riant à gorge déployée.
C'est là que Sophie eut une révélation. Ou plutôt, que l'âme du diamant magique lui dicta une intuition :
― Vous la voulez tant que ça, cette pierre ? Et bien la voici, cria la princesse, tout en la lançant au visage de sa marâtre, qui n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait!
La bouche encore toute grande ouverte à force de s'égosiller, la diablesse avala le gros solitaire d'un seul coup. Mais ce dernier, tout en angle, eut du mal à passer et se bloqua en plein milieu de sa gorge. La reine vénale mourut étouffée par la pierre précieuse tant convoitée, tomba par la fenêtre et disparut à jamais dans les douves puantes du château.
Le bon roi fut bien malheureux d'avoir perdu sa seconde épouse, mais curieusement, le goût de la nourriture lui revint le lendemain même, et il se remit à aimer le vin !
Sophie, quant à elle, libéra la magicienne-vigneronne qui, en toute logique, épousa son père quelques semaines plus tard.
Les heureux mariés passèrent le restant de leur vie à picoler plus que de raison, si bien que Princesse Sophie ne tarda pas à devenir reine à son tour, régnant sur un royaume en ruine, aux caves remplies de fûts et de barriques... vides !

Et alors ? Depuis quand un conte doit-il toujours finir bien ?