Entre juin 1993 et décembre 1994, j'ai été, comme beaucoup de jeunes Français de l'époque, dans l'obligation d'effectuer mon service militaire. J'ai eu "la chance" d'être pris en Gendarmerie et j'y suis resté 18 mois. Je dis "la chance", parce que ce "stage forcé" m'aura appris plein de choses importantes sur la vie en général, sur la nature humaine en particulier, mais également sur moi-même, pour l'avenir.
Comme j'aimais bien l'équitation, je comptais être envoyé en brigade équine à Fontainebleau. J'ai commencé par effectuer un mois dit "de classes" à l'EOGN DIGA (l'école des officiers de la gendarmerie nationale, section des gendarmes auxiliaires) de Melun. La vie en casernement était exactement ce que j'attendais d'elle : merdique à souhait et sans intérêt, rythmée par des tours de cour au pas et des corvées de ménage, avec inspection aux gants blancs, en conclusion.
Au bout de quelques jours, je me suis rendu compte qu'il m'était devenu impossible d'avoir une érection. Ce qui n'est pas courant, pour un jeune de vingt-deux ans au sommet de sa forme... Je n'avais qu'une peur : que l'affection perdure quand j'aurais enfin une perm ! Idem pour mes copains de peloton, si bien qu'on a fini par se demander si on n'avait pas bénéficié d'une bonne dose de bromure à notre insu, dès notre arrivée à la caserne. Heureusement, tout est revenu à la normale, une fois quittée la région parisienne.
Mais passons les anecdotes... À la DIGA, nos instructeurs (en majorité des gendarmes auxiliaires comme nous, mais de promos antérieures) nous ont toujours affirmé qu'il n'y avait pas de racisme en Gendarmerie, qu'on acceptait tout le monde de la même façon, que ce soit en interne (les militaires) ou en externe (les usagers). Je me souviens qu'à l'époque, ça m'avait cassé le mythe du flic facho. Mais comme souvent avec l'école, il y a ce qu'on apprend et il y a la réalité du terrain.
Un mois plus tard, après moult péripéties de santé - évidemment complètement indépendantes de ma volonté, j'ai été envoyé en brigade territoriale à Saujon, en Charente-Maritime. J'y suis resté les dix-sept mois qui ont suivi. Dans la brigade, il y avait huit gendarmes d'active, dont les deux gradés qui dirigeaient l'endroit. Durant l'été, la caserne accueillait trois ou quatre gendarmes mobiles supplémentaires pour faire face à l'afflux des touristes.
Sur les huit militaires permanents, quatre étaient ouvertement racistes, généralement brutaux dans leur façon d'être, parfois physiquement violents et tenaient régulièrement des propos méprisants, voire assez abjects sur les personnes d'origine étrangère (ou de couleur de peau différente de leur standard), mais aussi sur les "gauchos", les "homos", les "gonzesses", les "golios"... Et parmi eux, deux militaient pour le Front National et sont même allés participer au meeting du borgne à Bordeaux, accompagnés des deux policiers municipaux de la ville. En gros et sans compter les mobiles (qui, bien souvent...😒), ça faisait du 50% de fachos (déclarés et assumés) dans ma brigade.
En même temps, comment leur reprocher d'être ce qu'ils sont, c'est à dire "le bras de l'idée" ? Ils sont payés pour ça. Et puis la caserne, c'est un milieu fermé où l'on vit entre soi, où l'on ne parle que de fliquerie et où les pensées progressistes n'entrent pas. C'est l'armée ; ne dit-on pas "la grande muette", qui préfère se taire plutôt que d'avouer ses propres turpitudes ? Et puis le public qui fréquente les gendarmeries (ou les postes de police), ce sont (quasiment uniquement) des victimes ou des délinquants. Ou des avocats. Comment, dès lors, ne pas voir le monde en noir ? Comment ne pas perdre son empathie et finir par avoir envie de matraquer et gazer son prochain ? Alors si, en plus, vous avez une prédisposition à la bagarre, une bonne dose de sadisme refoulé et un désir impérieux de pouvoir sur les autres, hein ?
Inutile de vous dire que ce triste constat m'a bien remis les pendules à l'heure... Et encore, on n'était qu'au début des années 90 ! C'est bien pire depuis : les évolutions politiques des décennies suivantes (avec le changement de la doctrine du maintien de l'ordre sous Chirac, Sarkozy, Hollande puis Macron) ne m'ont guère rassuré. Et c'est d'ailleurs l'une des raisons (sinon la principale) qui font que je ne regrette absolument pas de m'être sabordé lorsque j'ai passé le concours d'entrée à la gendarmerie, en octobre 1994. Je sentais bien que, enfermé dans cette prison militaire cernée par la misère humaine, j'aurais pu changer, moi aussi.
Tout ça pour dire quoi, finalement ?
Simplement ceci : le pourcentage des intentions de vote pour la candidate du Rassemblement National au second tour des présidentielles de 2022 :
- 81% des gendarmes interrogés (source : abonnés et utilisateurs de "l'essor de la Gendarmerie")
- 74% des policiers interrogés (source : Cevipof/Ipsos)
Mais sinon, non ! Comme le prétendent tous les ministres de l'intérieur qui se sont succédé depuis la Vème République, rien ne permet d'affirmer que l'extrême droite a ses quartiers bien établis au sein des forces de l'ordre... Et surtout, rien ne prouve qu'il y ait une collusion entre les FDO et les milices fascistes ultra violentes qui pullulent dans le pays (et partout dans le monde) ces temps ci, preuves à l'appui... 😑








