mercredi 12 août 2026

LA DOUBLE VIE DE "PAPY JEAN"...

Mon grand-père – Jean Boyer, ou Papy Jean pour les intimes – était un type tout ce qu'il y a de plus normal. Ancien fonctionnaire communal, il était petit, trapu ; il portait une casquette de vieux pour cacher sa calvitie et était toujours habillé de gris ou de beige tirant sur le gris. C'était un homme plein de principes, hypocondriaque et maniaque de la propreté. Il était éduqué, intelligent, il avait l'œil pétillant, mais c'était quand même un Français ordinaire, sans histoire. Du moins en apparence.

Et comme pour contredire les statistiques, il était devenu veuf à 65 ans. Il avait connu la guerre et le STO mais nous avons rarement parlé de cet aspect de son passé. Il était plutôt taiseux à ce sujet. Sauf la fois où il m'a raconté que les préservatifs de son époque étaient en boyau de porc et qu'ils étaient lavables et réutilisables ! J’aurais préféré ignorer cette précision sordide…
Pour être honnête, je ne savais pas grand-chose de son existence, à part quelques détails insignifiants. Par exemple, je savais qu’il avait arrêté de fumer il y avait longtemps et qu’il cachait un paquet de GSF intact dans la boîte à gants de sa Citroën Visa vert métallisé (qu'il pilotait tambour battant, n’hésitant jamais à doubler en virage et en côte, comme si l'éventualité d'avoir un accident mortel n'était pas envisageable – et peut-être était-ce le cas, du reste ?). « C’est pour ne jamais oublier », m’avait-il avoué, penaud, le jour où j’avais par hasard découvert le pot aux roses, un ou deux ans avant que le crabe ne finisse par lui dévorer les entrailles. J’avais envié sa force de caractère, moi qui venais de me mettre à cette très mauvaise habitude et qui allais la faire perdurer « on and off » pendant les vingt années suivantes.

Alors qu’en 1995, je regardais son corps amaigri, flétri et qui avait pris la même teinte que ses vêtements favoris, reposer dans sa dernière bière, je me suis rendu compte que, même si je l’avais toujours aimé, je ne l’avais jamais vraiment connu. Aussi, me bornerais-je à décrire ce que je savais de lui.

Depuis le milieu des années 80, il vivait seul dans la grande maison qu'il avait fait construire avec feue ma grand-mère, quelque part au centre de la rue Montesquieu, à Cognac. Ce couple de protestants y avait élevé quatre enfants, dont mon père, Etienne, premier du nom et troisième arrivé en ce monde. Voilà pour le contexte.

La maison de mon grand-père était située sur un terrain rectangulaire en contrebas de la rue, avec une petite cour gravillonnée à l'avant et un grand jardin fourni à l'arrière. Enfin, il était grand pour mes six ans, mais petit pour mes vingt-quatre, lorsque Papy Jean nous a quittés.

La maison comportait deux niveaux. Dans la partie basse, on trouvait deux grands espaces sombres et frais dont l'un servait de garage pour une voiture, l'autre de lieu de stockage pour tout un bazar hétéroclite et inimaginable, allant des piles de vieux journaux aux cages pour les chiens, en passant par des boîtes de conserve et autres bocaux vides ou pleins. Mon grand-père conservait religieusement dans cet endroit – qui nous était bien sûr interdit – tout un bric-à-brac dont il a fallu se séparer, après qu’il a disparu.
Il régnait là-dedans une odeur caractéristique, mélange de poussière et de graisse à outil que je n’ai jamais oubliée. Proust avait sa madeleine, moi l'odeur du garage de Papy. On ne naît pas tous égaux, dans la vie.

Au fond, une porte menait à une troisième partie, composée d'une buanderie, des WC et une grande chambre/salle de jeux qui a accueilli à peu près tous les enfants et petits-enfants de la famille. Un escalier central menait à l'étage, mais avant de monter, on pouvait accéder au jardin à l'arrière, par la véranda. Ce jardin clos était scindé en deux îlots séparés par trois allées bétonnées. La partie gauche était entretenue alors que celle de droite était presque impraticable, un peu comme des bosquets de noisetiers très denses. À gauche, donc, dans de petites clairières savamment organisées, on trouvait un portique de balançoire d'un autre âge (sans les planches et cordes car mon grand-père était terrifié à l'idée que l'un d'entre nous puisse se blesser en tombant), mais curieusement, la perspective que l'un de nous puisse se noyer dans la mare à poissons rouges ne l'avait pas poussé à fortifier le lieu avec barbelés et miradors. Quelques allées transversales, surplombées de treilles fleuries de roses, menaient aux côtés du jardin. Au fond, un moulin en plastique de plus d'un mètre de haut constituait la dernière chose intéressante à voir dans cette partie du terrain.
Si l'on poursuivait à droite, on trouvait un long bâtiment en béton contenant un ancien poulailler et un ancien clapier à lapins. Je me souviens y avoir vu des animaux (dont des faisans), lorsque j'étais tout petit, quand ma grand-mère était toujours de ce monde. Ils ont disparu par la suite. Dans le prolongement de ce bâtiment, on trouvait une autre pièce (sombre, vide, poussiéreuse et oppressante dans mes souvenirs) dont une porte latérale menait à un autre garage, lequel donnait sur la rue Montesquieu, au bout d'une petite allée gravillonnée.

Mais revenons à la maison et son escalier central, très raide et dangereux (ma grand-mère et ma cousine Nathalie en avaient fait les frais…). Ses maudites marches débouchaient sur un long couloir à l'étage, presque en face de la cuisine. À droite, un dégagement, une chambre, dans laquelle mon grand-père s'adonnait à des activités sportives (vélo d'appartement, tapis roulant... qu'il martyrisait au son de marches militaires allemandes - "pas par nostalgie du 3ème Reich, hein ? Mais parce que c'est bien rythmé et entraînant", s'était-il presque excusé).
Je me suis toujours demandé pourquoi Papy Jean persistait à vouloir se maintenir en forme, après la mort de Mamie Lucie. Pour moi, ça n'avait aucun sens : pourquoi perdre son temps et faire autant d'efforts lorsque ça n'est pas nécessaire ?
Ma mère soupçonnait qu'il s'entraînait parce qu'il avait "une habitude" (selon le terme consacré de François Mauriac) et le charriait régulièrement avec ça, prêchant le faux pour savoir le vrai, mais Papy a toujours su éluder. Il était malin et protégeait sa vie privée. On n'a jamais su ce qu'il faisait lorsqu'il partait en vadrouille pendant des jours, seul ou avec son copain "Tintin". Allait-il aux putes à Dantxaria ou avait-il simplement une maîtresse, quelque part dans les environs ?

Naturellement, je ne savais pas non plus ce que je viens de conscientiser, aujourd'hui. Car mon grand-père était bien plus que ce petit bonhomme gris et passe-partout à casquette.

Mais revenons à la maison : du même côté du couloir, on trouvait une minuscule salle de bain avec baignoire, et enfin des toilettes séparées. La cuisine pouvait être isolée du couloir au moyen de portes coulissantes vitrées. Le fond de la cuisine donnait sur une petite terrasse couverte qui fut transformée en véranda par la suite. La table de la cuisine était recouverte d'une toile cirée jaune et usée par endroits, elle-même encombrée de papiers, ustensiles et robots ménagers divers et inutiles. Car mon grand-père, en plus de tout garder au cas où ça pourrait servir, était un acheteur compulsif.

Ce qui me reste en mémoire de cette pièce, dans laquelle j'ai pris le goûter, fait mes devoirs, joué aux dames, aux dominos et aux petits chevaux, puis à la console Atari avec mon frère cadet et mes cousins, ce sont surtout deux objets qui recelaient quelque chose de magique, pour mes jeunes yeux : le canif de mon grand-père avec son manche en corne de vache sombre, toujours propre, bien aiguisé, prêt à l'emploi, allongé dans le tiroir des couverts aux côtés de son jumeau plus clair (celui de ma grand-mère décédée), et le décapsuleur fantaisie, sur le frigo, qui représentait un mexicain jouant de la guitare électrique (dont j'ai fini par hériter, des années plus tard, au grand dam de mon cousin Stéphane. Cet ouvre-bouteille est devenu mon "totem d'immunité" contre le quotidien routinier).

Au fond à gauche, une double porte vitrée ouvrait sur une salle à manger carrée, aux meubles chargés de bibelots et de vieilles photos familiales. Nous y échangions nos cadeaux de Noël avec la famille élargie chaque premier janvier. Une cloison avait été abattue en face afin d’accéder au salon, dans lequel s'étalait l'imposant piano de mon arrière-grand-mère (Sophie, la musicienne, que je n'ai pas connue), une commode rococo sur laquelle trônait une énorme télévision à tube cathodique, quelques fauteuils et un guéridon avec une photo en noir et blanc de mon père enfant, qui jaunissait dans un cadre doré.
Entre le piano et la télé, une porte ouvrait sur le couloir central, qui repartait à gauche vers la chambre de mon grand-père et la partie cuisine. À droite, c'était la porte d'entrée, suivie d'un escalier extérieur en béton qui menait à la cour avant et au portail. En face, une porte condamnée. Du moins c'est ce que tout le monde m'affirme, même encore aujourd'hui.
Mais moi je sais ce que j'ai vu.

Cette ouverture permettait d'accéder à l'ancienne chambre de Gérard, l'aîné de la famille. Elle jouxtait celle de mes grands-parents. Une fois les enfants partis de la maison, mon grand-père avait fait abattre la cloison entre sa chambre et celle de Gérard afin de créer une sorte de « suite parentale ». C'est un grand mot. La porte était restée là, dans le couloir, mais nous avions l'interdiction de l'ouvrir.

Sauf qu'un jour – je devais avoir six ou sept ans – j'ai vu mon grand-père sortir par cette porte. L'espace d'un instant, j'ai eu l'occasion d'apercevoir ce qu'il y avait dans la « pseudo pièce », derrière lui. Et j'y ai vu une petite salle sombre, sans fenêtre et toute en longueur, comme une extension perpendiculaire du couloir, mais de laquelle exhalait un air glacial, poussiéreux et glauque. L’endroit m'a paru engorgé d'objets mystérieux que je n'ai pas su reconnaître. Mis à part un fusil à pompe, probablement chargé et prêt à être utilisé, posé contre une étagère branlante. Cette vision n'a duré qu'un court instant mais l'endroit a éveillé ma curiosité autant que mon effroi. Quelque chose d'anormal venait de se produire juste sous mes yeux mais mon cerveau refusait de l'admettre. Papy Jean possédait un "passage dimensionnel" dans sa maison. Je n'aurais pas su le nommer à ce moment-là, mais j'avais parfaitement compris, intuitivement et malgré mon jeune âge, de quoi il s'agissait.
Mon grand-père a eu l'air surpris de me trouver là, la bouche ouverte, témoin fortuit de sa double vie. Puis, contrarié par mon indiscrétion enfantine, il m'avait chassé du couloir sans ménagement (mais sans violence).

Les années ont passé. J'ai grandi et je n'ai jamais reparlé de cet épisode avec lui. Chacun a droit à son jardin secret. Et depuis, Papy Jean nous a malheureusement quittés. Ses héritiers directs ont vendu sa maison, dont personne ne voulait, si bien que je ne saurai jamais si tout cela a existé, si c'est une hallucination, les réminiscences d'un rêve ou un souvenir reconstruit. Pire : je ne saurai jamais si quelqu'un d'autre que moi connaissait la vérité.

Bien plus tard, j'ai demandé à mon père et à ma cousine si cette pièce interdite leur disait quelque chose, mais il semblerait que je sois le seul à l'avoir jamais vue ouverte. Pour eux, elle était condamnée, d'autant plus que mon grand-père avait placé une armoire devant la porte, côté chambre à coucher. Pour eux, cette porte dans le couloir central n'était que le reliquat d'une ancienne chambre, rien de plus.

Mais pour moi, ce gourbi hors de l'espace et du temps que j'avais aperçu, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, était bien réel. Et il le restera, jusqu’à preuve irréfutable du contraire.