À la veille (presque) de la sortie de mon nouveau roman Un Cauchemar sans nom, Thomas Ponté (également auteur et membre actif de notre maison d'édition) a bien voulu se prêter au jeu de l’intervieweur pour le compte des éditions Astobelarra et tenter de me tirer les vers du nez. Je pense qu’il s’en est bien sorti ! En tout cas, ses questions sont beaucoup plus naturelles et incitatives que celles de n’importe quelle IA que j’ai pu solliciter… Et lui au moins, il a lu mes livres et il est capable de faire des comparaisons et des liens logiques ! Quant à mes réponses, à vous de juger si vous apprenez quelque chose de nouveau, ou pas :
Thomas Ponté : Quel est ton pire souvenir, en tant qu'écrivain ?
Etienne H. BOYER : On va commencer par le
meilleur, si tu veux bien ! Si je devais en choisir un, je dirais que mon
meilleur souvenir en tant qu’auteur, c’est lorsque l’imprimeur m’a livré la
première édition de Mauvais berger ! Les voir, là, comme
ça, dans leurs cartons, tous bien rangés en rang comme des petits soldats, ça m’a fait bizarre. Un peu comme
lorsque mes vrais enfants ont vu le jour.
À 37 ans, j’avais (enfin) donné vie à un livre !
Le pire souvenir, ce serait le jour de la sortie de Les Routes du crépuscule, je pense. Nous sommes allés à cinq, Thomas Ponté, Constance
Dufort, Caroline Herrera et moi-même au salon du livre d’Hendaye. Nous étions placés
tout au fond de la salle, l’entrée pour les visiteurs était payante et
consécutivement, il n’y a pas eu grand monde. Résultat : 120 kilomètres,
presque deux heures de route et huit heures de présence… pour qu’aucun d’entre
nous ne dédicace un seul livre ! La Bérézina, comme on dit !
Plus jamais ça !!!
Thomas Ponté : Au-delà de l'aspect technique de l'écriture au sens strict, quelles peuvent être les étapes mentales par lesquelles il t'arrive de passer ?
Etienne H. BOYER : Lorsque j’ai un roman en tête,
plus rien d’autre ne compte. Mon cerveau est sans cesse noyé de pensées
invasives (en rapport avec l’histoire). Et lorsqu’enfin j’arrive à me forcer à
me concentrer sur autre chose, je sens que ça travaille toujours en tâche de
fond. C’est assez compliqué à gérer, car il faut composer avec le travail, la
famille, les amis, la maison d’édition, les besoins essentiels… On ne doit
faire l’impasse sur rien. Mais ça demande beaucoup d’énergie et je suis
généralement une loque, une fois que le livre est terminé.
L’autre moment difficile, c’est lorsque mon manuscrit est partagé au comité de
lecture. C’est là (et seulement là) que le doute me prend. Et si c’était
nul ? Et si ça ne plaisait pas ? Et si j’avais travaillé pour
rien ?
Mais tout n’est pas négatif : par exemple, il y a ces périodes de
créativité intense au cours desquelles les vannes du flow sont
ouvertes. La dopamine coule à flots dans mes veines et écrire devient alors
comme une drogue, jusqu’à s’en oublier. Plus rien ne compte, autour. Je peux
passer 20 heures sans manger, sans ressentir la moindre fatigue, le moindre
manque, la moindre douleur physique dans une espèce d’euphorie électrisante.
Quand vous lirez Un Cauchemar sans nom, vous retrouverez sûrement
les chapitres qui ont été écrits dans le >flow.
Thomas Ponté : Tous tes romans appartiennent au fantastique et à la SF ; d'où te vient cet attrait particulier pour ce genre ? Et est-ce que tu te sentirais d'écrire un roman purement réaliste ?
Etienne H. BOYER : Alors ça, je pense que ça
vient de mon éducation. Je suis un enfant des seventies, donc j’ai baigné dans
la culture Goldorak, San ku Kai, Star Wars, puis les livres dont vous êtes le
héros, Orwell, Barjavel, Lovecraft, Poe, Stephen King, Mad Movies, Fluide
Glacial, les comics, et puis les BD comme Druuna ou le Mercenaire… Puis il y a
eu les séries télé comme V, Code Quantum, les X-Files et surtout Twin Peaks, et le cinéma avec Terminator, Freddy Krueger, The Shining, les films de zombie,
la pop music et le Heavy Metal. En fait, si vous voulez un résumé assez bien vu
de cette période, il vous faut regarder les cinq saisons de Stranger Things,
des frères Duffer.
Donc ma culture générale, c’est celle-là. Je ne suis pas spécialement
nostalgique de la période, mais elle fait partie de moi. Quand on prend tous
ces ingrédients, qu’on les mets dans un mixer et qu’on appuie sur le bouton, ça
donne un curieux gaspacho à base de dystopie fantastique, de pop culture, de
pulp, de gore et de sexe.
Thomas Ponté : Dans LRDC, ton héros se retrouve projeté dans sa jeunesse ; si tu devais tout recommencer toi aussi, en tant qu'auteur, garderais-tu le même cap, ou changerais-tu ton approche de l'écriture ?
Etienne H. BOYER : Si je pouvais retourner dans
le passé tout en gardant la mémoire de mon vécu, comme Maxime, je me mettrais à
écrire (pour être lu) beaucoup plus tôt. J’écris depuis longtemps, mais ça
restait plus ou moins d’ordre privé. J’avais déjà des histoires qui me
trottaient dans la tête et que j’avais commencé à rédiger dans un cahier (essentiellement
des scenarii de BD parce que plus jeune, je rêvais de devenir dessinateur de
BD) mais sans oser aller plus loin. Manque de maturité et de confiance en moi,
sans doute ?
En fait, c’est vraiment mon passage en tant que correspondant local de presse
chez Sud-Ouest qui a débloqué cette évolution, je pense. Mais cette période est
intervenue assez tard dans ma vie. J’avais déjà 30 ans.
Thomas Ponté : Quel serait pour toi le roman ultime que tu rêverais d'écrire ?
Etienne H. BOYER : J’adorerais écrire un gros
roman comme le fait John Irving. Avec une vraie histoire au long cours qui
donne du rêve et qui ne serait pas un roman fantastique ni un polar. Un truc
qui plairait enfin à ma mère… Mais ce n’est pas ce que je fais.
Je sais que c’est un pari assez risqué, commercialement parlant, de se cantonner
aux romans de genre (c’est un peu un public de niche), mais bon. Moi je fais
dans le divertissement, le thriller fantastique, le gore. J’écris ce que je
suis, ce que j’ai dans la tête, ce que j’aime lire.
Thomas Ponté : Tes intrigues sont toujours le fruit de rêves que tu fais, mais est-ce qu'à l'inverse ta vie d'écrivain se retrouve parfois dans tes rêves ?
Etienne H. BOYER : Étrangement, les deux univers ne sont pas poreux entre eux. Je rêve de tas de choses différentes qui finissent souvent dans mes romans, mais jamais que j’écris (ou que je participe à un salon du livre), jusqu’à aujourd’hui. Du moins, pas que je me souvienne parce que, comme tout un chacun, je ne me souviens pas toujours de tous mes rêves.
Thomas Ponté : Y'a-t-il des choses qui peuvent te mettre la pression quand tu écris ?
Etienne H. BOYER : Ce qui me met la pression, c’est le temps qui passe, durant lequel je ne peux pas écrire (ou travailler sur mon livre en cours) parce que je suis au boulot, parce que ma famille ou mes amis ont besoin de moi, parce que je dois consacrer du temps à Astobelarra, etc. Pour pouvoir écrire sereinement, j’ai besoin de conditions spécifiques. Le temps disponible est l’élément essentiel, (je n’aime pas me mettre à écrire si je n’ai pas au moins huit heures devant moi) mais il y en a d’autres, comme la solitude, l’isolement, la musique…
Thomas Ponté : S'agissant de ton travail, quelle est la question ou la remarque que tu ne supportes plus d'entendre ?
Etienne H. BOYER : « Pourquoi tu te fais chier avec tout ça ? C’est une perte de temps ! » Ce que je fais, que ce soit écrire des romans, éditer les livres d’autres auteurs et les vendre sur le marché de Mauléon-Licharre, ce n’est pas pour devenir millionnaire ; c’est par pure passion (et par besoin viscéral de partager ce qui me trotte dans le crâne). Et la passion, c’est forcément déraisonnable pour ceux qui ne la comprennent pas. Au pire tu passes pour un fou, au mieux pour un François Pignon.
Thomas Ponté : As-tu écrit quelque chose que tu as du mal à assumer, avec le recul ?
Etienne H. BOYER : J’assume tout ce que j’ai écrit. Cela dit, si j’avais le temps et la force, je réécrirais le tome 1 de L’infection. Pas que je ne l’aime pas, mais on va dire qu’aujourd’hui, 14 ans plus tard, je ne l’aurais pas écrit comme ça, avec tous ces anglicismes et ces termes techniques. Je supprimerais le lexique et je rendrais le texte plus fluide. Bon, je ne le ferai jamais, en vérité. Car contrairement à Mauvais berger !, qui était incomplet, puisque je lui ai rajouté un paquet d’anecdotes qui me sont revenues après coup, L’infection T1 Contage, s’il n’est pas absolument parfait, est tel qu’il devait être : c’est un premier roman, avec ses qualités et ses défauts. J’en reste très fier et il est la première pierre à « mon édifice ».
Thomas Ponté : Dans ton nouveau roman à paraître, UCSN, tu crées des ponts avec tous tes autres livres (y compris Mauvais berger !). Est-ce qu'il faut forcément avoir lu tes précédents travaux pour pouvoir suivre ?
Etienne H. BOYER : Pas du tout. C’est un roman à plusieurs niveaux de lecture et donc chacun y trouvera ce qu’il veut. Celui ou celle qui n’a pas lu mes précédents efforts ne sera pas perdu car j’explique ce qui doit l’être en temps voulu. Quant à ceux qui connaissent le reste de mes livres, ils y trouveront de nombreux clins d’œil, certains évidents, d’autres plus subtils. Ce sera un peu comme une partie de « Mais où est Charlie », pour eux !
Thomas Ponté : Les rêves de ton personnage modifient la réalité. Il en est victime mais en devient également l'horloger conscient, aux dépens de son entourage. Comment as-tu jonglé avec cette dualité ? Et penses-tu que tu te conduirais de façon plus responsable ?
Etienne H. BOYER : Comme aurait dit Lord Acton,
je pense que « le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt
absolument ». Il suffit de regarder les hommes politiques, de par le monde,
pour s’en convaincre. Mon personnage ne déroge pas à la règle. Il a une base
égocentrée, immature, cynique. Il n’est pas particulièrement sympathique, pour
un héros romanesque. D’ailleurs, ce n’en est pas un, malgré ses pouvoirs. C’est
juste un homme faible et névrosé qui tente de s’adapter au changement et essaye
de modifier sa réalité, parfois même au détriment du reste de la planète, parce
qu’il en a les capacités. Mais il n’est pas foncièrement méchant. Il est juste
médiocre. Un peu comme nous tous, non ?
Quant à savoir ce que je ferais si j’avais ses pouvoirs… puisque ce personnage
vient de mon cerveau, j’imagine que je ne ferais pas mieux que lui ?
Thomas Ponté : Dans UCSN, on passe de rêves et de leurs conséquences prosaïques pour glisser vers l'extraordinaire. Comment peut-on interpréter cette escalade ?
Etienne H. BOYER : Le personnage perd peu à peu
pied avec le réel. Et son pouvoir, qu’il contrôle mal mais qui est
incommensurable – puisqu’il crée, malgré lui, de nouvelles dimensions et des
personnages eux aussi blindés de pouvoirs – lui échappe en une espèce
d’accélération exponentielle. Plus il dort, plus il rêve, et plus il modifie sa
réalité (et celle des autres en même temps).
C’est une métaphore du pouvoir (quel qu’il soit : argent, autorité,
politique, patronal, etc.), qui, s’il est entre les mains d’un irresponsable
incapable de le maîtriser, peut dévier et s’emballer, et fatalement créer des
désastres.
Thomas Ponté : Sartre disait « l’enfer, c’est les autres ». Est-ce que ton héros ne ferait pas justement partie de ces autres qui imposent leurs vues sur le monde ? Et est-ce que ce « cauchemar sans nom » ne serait pas, finalement, celui des autres qui subissent les lubies d’un être en manque de repères ?
Etienne H. BOYER : C’est un des niveaux de
lecture et je pense qu’il y en a autant que de lecteurs ! Mais oui, on
peut voir ce personnage comme une sorte d’architecte quantique complètement
inconscient, ou au pire comme un démiurge désinvolte, dont le seul but est de
satisfaire son égo. Pas si différent d’un Donald Trump, finalement… Mais
contrairement à l’actuel président américain, il est également victime de son
pouvoir. C’est, je crois, ce qui le sauve.
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