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samedi 21 février 2026

BOBONNE OU L’EFFET PAPILLON REVISITÉ

Je discutais l’autre jour avec mes parents, au sujet d’une lettre qu’ils auraient reçue dans les années 80 (mais que je n’ai jamais lue) provenant de mon ancienne professeure de français de quatrième, Mademoiselle Bonnefoy (pas sûr de l’orthographe). Quatre pages truffées de fautes, griffonnées d’une écriture pointue et penchée, dans laquelle elle affirmait avec aplomb que j’étais un mauvais élève, plein de lacunes, dissipé et mal élevé.

Et « Bobonne » (son surnom) avait en partie raison. Dans mes souvenirs, mon niveau en français était très médiocre, pour ne pas dire aussi catastrophique qu’un SMS rédigé par un GenZ. Je n’avais aucune notion d’orthographe, j’étais nul en conjugaison et en grammaire. Je prenais régulièrement des zéros et ma moyenne dans cette matière (et les autres aussi, du reste) était affligeante, au grand dam de mes parents, profs tous les deux, qui, sans aucun doute, étaient en droit d’espérer mieux de leur progéniture.

En fait, je m’en foutais, de l’école. Tout ce que je voulais, c’était m’amuser. Je n’étais pas si méchant qu’elle le disait, mais je l’avoue, je n’avais pas un grand caractère non plus. J’aurais suivi les plus taquins de la classe en enfer, s’il avait fallu. Et c’est ainsi que, dès le début, Mademoiselle Bonnefoy m’a pris en grippe. Je crois même qu’elle m’a foutu à la porte avant la fin de l’appel, le tout premier jour (mais peut-être est-ce un souvenir reconstruit ?).
Dès lors, la guerre était déclarée.

Pour toutes ces raisons, je la détestais de toutes mes forces et je ne ratais pas une occasion de lui jouer des tours pendables. Je tirais des boulettes de papier maché à la sarbacane sur son trenchcoat dès qu’elle écrivait au tableau, je jetais des pendus au plafond, je bavardais, je l’imitais avec une cruelle voix de fausset (elle faisait des bruits de gorge bizarres, des sortes de gémissements ou de mugissements qui nous faisaient pouffer), ou alors j’ennuyais tout bêtement mes camarades de classe. Féminines, si possible, c'était plus facile et plus gratifiant. 

Bien sûr, je m’étais tellement enhardi et j’étais si peu discret qu’il m’arrivait de me faire prendre sur le fait, et plus souvent qu’à mon tour. Et hop, direction la porte. En parallèle, je bâclais systématiquement mes devoirs et mes notes s’en sont ressenties. Après cette fameuse lettre, ma mère a pris la situation en main. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dû subir pour remonter la pente au cours des deux années qui ont suivi mais, même si je lui en suis reconnaissant aujourd’hui (je parle de ma mère), ça n’a pas été une mince affaire !

Je me souviens en particulier de la passion de cette prof de lettres pour Julien Green, dont elle ne manquait jamais une occasion de nous vanter l’extraordinaire talent d’écrivain. Nous avions même dû acheter (pour l’étudier en classe) « Minuit », du même auteur, dont je ne me rappelle absolument rien. Logique, puisque tout ce qui venait de Bobonne m’horripilait au plus haut point. J’ai donc redoublé ma quatrième et suis retombé sur elle. Que voulez-vous : on est abonné à la poisse ou on ne l’est pas !

Mes notes se sont améliorées (pas directement de son fait, au moins, contrairement à ce qu'elle a annoncé, avec une certaine morgue, à ma mère le jour de la rencontre parents-profs - j'étais là...) et j’ai retrouvé un semblant de grâce à ses yeux. Aujourd’hui (et depuis quelques années déjà), Mademoiselle Bonnefoy n’est plus. Ma colère, elle, est retombée il y a bien longtemps. Cela dit, que se serait-il passé si ma route n’avait jamais croisé la sienne ? Ma mère aurait-elle ressenti la nécessité impérieuse de me remettre (d’arrache-pied) au travail ? Quelle direction aurait pris ma scolarité ? Serais-je allé jusqu’au Bac ? Et surtout, aurais-je eu envie d’écrire des romans aujourd’hui ?

Quelque part, je ne peux m’empêcher de penser qu’à sa façon (et certainement sans le vouloir, du reste), Bobonne a aiguillé le cancre que j’aurais pu rester vers la route sur laquelle je chemine aujourd’hui. Elle est, en quelque sorte, le battement d’aile de papillon de la tempête qui m’anime, 40 ans plus tard. Et je ne peux que l’en remercier. À mon corps défendant.

Repose en paix, Bobonne. Tu l'as bien mérité.

lundi 30 décembre 2024

CES PETITS MOMENTS DE FÉLICITÉ QUI DÉBARQUENT QUAND ON NE LES ATTEND PLUS...

On ne soupçonne pas l'influence, l'importance, qu'on peut avoir sur/pour les gens. C'est en substance ce que vient de découvrir mon ancienne professeure de français : #SpécialeDédicace à Madame Schoenzetter ! 

Cette année, j'ai enfin sauté le pas ! J'ai décidé de retrouver ma prof de français de seconde et de première (lire ici) dont j'ai appris, par mes parents, qu'elle était toujours de ce monde. Avec un seul objectif : lui donner un exemplaire dédicacé de mes deux derniers romans (Les Routes du crépuscule et Le Moment ou jamais). C'est donc plein d'appréhension (due à ma sempiternelle peur de l'échec et du rejet) et d'espoir que j'ai profité des congés de Noël - et d'un court séjour en Charente - pour me rendre à son domicile et sonner au portail. C'est son mari qui est venu m'ouvrir. Après de rapides présentations, ce dernier m'a invité à l'intérieur et j'ai pu revoir celle qui a ouvert ma boîte de Pandore. Je ne l'ai pas trouvée trop changée. Bien sûr, le temps est passé, mais j'ai retrouvé la même personne, avec le même phrasé, la même érudition, la même bienveillance.
Et je me suis dit : tout ce temps perdu... Alors que j'aurais pu garder contact et bénéficier de son savoir, de sa passion pour les auteurs classiques... Rhaaaa, lala !

Je lui ai tendu mes livres dédicacés et je pense qu'elle a été sincèrement touchée par ce cadeau. Je ne sais pas encore comment elle percevra mes élucubrations - on est loin de Musset ou de Baudelaire - mais j'espère qu'elle passera un bon moment à les lire et à découvrir quel monstre de Frankenstein elle a contribué à créer !

Une chose amusante, tout de même : elle ne m'a pas reconnu. Elle se rappelait bien de mon père (qu'elle a eu comme collègue), mais elle n'a pas eu l'air de se souvenir de moi. Bon, c'est vrai que j'ai pas mal changé physiquement, depuis 36 ans ! J'ai dû prendre 60 kilos et perdre des millions de cheveux... Et puis elle a dû en voir passer des élèves (des pires et des meilleurs), avec des classes de 35, pendant toutes ses années d'exercice ! N'empêche, je croyais vraiment qu'elle se rappellerait du seul garçon de première A2 de l'année scolaire 1988/1989... J'étais sûr de l'avoir marquée autant qu'elle m'a marqué.
Bon, je ne peux pas dire que je sois déçu. J'avoue que, sur le moment, ça m'a un peu pincé au niveau de l'orgueil ! Mais ça m'a rassuré de me rendre compte qu'elle ne se rappelait pas non plus d'autres noms de personnes que je lui ai citées, et qui étaient dans ma classe... Peut-être aura-t-on désormais l'occasion d'approfondir cela, dans les années à venir ? ^^

Elle m'a demandé ce que j'avais appris avec elle ; je lui ai rappelé la litote de Corneille dans Le Cid ("Va, je ne te hais point") et les "morves d'azur" du "bateau ivre" de Rimbaud, qui m'avaient marquées. Je pense que ça a dû lui faire quelque chose de se rendre compte que tout n'a pas été inutile (ah tiens, encore une litote !), dans son enseignement. Elle a dû également se rendre compte qu'on ne soupçonne jamais l'impact qu'on peut avoir sur les gens qu'on croise, ne fût-ce que quelques mois, spécifiquement les adolescents, si influençables, et encore plus spécifiquement lorsque votre rôle est de transmettre un savoir.

Lorsque j'ai pris congé, un quart d'heure plus tard, elle m'a dit : "ça m'a grandement fait plaisir de m'apercevoir que ce que j'ai donné a servi à quelque chose". Je lui ai répondu : "Eh bien c'est à mon tour de vous le rendre !" et je suis parti. Et ce disant, j'ai refermé une porte du passé et j'en ai peut-être - j'espère - ouvert une autre du futur. 

Il me tarde (et il ne me tarde pas) de recevoir ses retours de lecture... 😁

En tout cas, et je vais me répéter (pour ceux qui ont lu mes articles précédents), mais je vais quand même le redire : Merci Monique !

vendredi 12 octobre 2018

Les chroniques de Monsieur Médiocre...

Je vous ai déjà raconté que je dois énormément à mes parents. Sans eux, sans leur obstination à essayer de m’inculquer le français (et l’anglais), je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui. Mon père a bien essayé d'en faire autant pour les maths, mais là, c’était une cause perdue… Il aurait fallu tout reprendre de zéro, probablement depuis bien avant les problèmes de fuites d’eau ou de retard de trains, qu’on abordait en CM2 à l’époque.
Mais mes parents, s’ils ont été le rouage essentiel,  n’ont pas été les seuls à avoir une influence positive sur ma scolarité. Je voudrais aujourd’hui rendre hommage à deux femmes, dont je n’ai encore jamais parlé ici, ou alors très peu. Mais avant ça, quelques anecdotes sur ceux qui ont bien failli avoir ma peau !
En septembre 1982, j’entre en sixième au collège Elysée Mousnier, à Cognac. Mon professeur de français s’appelle Monsieur Chagnoleau.  C’est un type pâle et moustachu, maigre, un peu voûté, avec une tignasse de corbeau et fagoté comme un curé. J’ai le sentiment qu’il me prend en grippe dès la rentrée. Pour lui, je ne suis qu’un « petit protestant sainte-nitouche et hypocrite » et il me soupçonne de faire mes coups en douce (il me le dira des années plus tard, devant toute la classe de 3ème hilare, alors que justement, à cette époque, je me suis assagi). Mais revenons à la 6ème
En milieu d’année, le prof nous donne un sujet de rédaction sur table à rédiger en deux heures : « décrivez votre héros ». Spontanément, je pense à mon père mais très vite, je me dis que c’est trop téléphoné : tout le monde va choisir son père, c’est tellement évident ! Alors après moult tergiversations, « j’invente » un personnage piqué par une mygale et qui se transforme peu à peu en grosse araignée bien poilue. Je ne me rappelle plus trop des aventures que je lui fais vivre, juste de son nom évocateur (Mygalok - lol) et de la fierté qui m'étreint lorsque je tends ma copie au prof, dès que la cloche sonne. 
Je sais, c’est pas terrible comme histoire et « légèrement » pompé sur SpiderMan. 
A ma décharge, je n’ai que 11 ans. Chagnoleau me colle un beau 3/20 assorti d’une critique lapidaire du genre : « que c’est médiocre !!! » J’ai même droit à une remarque publique désobligeante lorsqu’il me rend ma rédac' raturée de rouge. (Il rendait les copies par ordre décroissant, de 20 à 0, à l’ancienne, avec un petit commentaire dithyrambique pour « le chouchou » et bien acerbe pour « le cancre »).

Abonné aux « médiocres ! »


A partir de ce moment-là, le cours de français devient ma bête noire. L’année suivante, Mlle Marchand prévient ma mère au mois d’avril : « s’il part en voyage scolaire en Angleterre, je le fais redoubler ! » Pourtant, je l’aimais bien cette prof de français. C’est à peu près à cette période que ma mère a décidé de reprendre ma scolarité en main (lire ici).
L’année suivante, je me retrouve en 4ème avec Mlle Bonnefoy et dès le premier cours, ça part en couilles ! C’est le cas de le dire : à l’époque, entre mecs, c’est la grande mode (bien intelligente) de « se castrer » les uns les autres. Mon pote Floris Ausems choisit  cette première heure pour passer à l’action et je lâche un « ouch ! » de surprise, un peu appuyé. « Bobonne » (c’est son surnom) me repère illico et me flanque à la porte sans autre forme de procès. Le reste de l’année, je préfère ne pas entrer dans les détails. Je ne suis pas un saint, j’avoue : comme tous les autres, je tire des boulettes sur le tableau avec mon stylo bic, dès que la prof a le dos tourné. Je machouille des morceaux de papier Canson que j’enroule avec un cheveu dûment arraché à une fille (sans son consentement), auquel je suspends un petit pendu découpé au préalable dans une feuille de mon cahier de brouillon. Je projette le tout sur le plafond à la première occasion et ça fait petit à petit toute une population de petits pendus rigolos qui tournoient au-dessus de nous, dès que la porte s’ouvre. 
Avec Bobonne, je me tape des caisses abominables. Des 3 en grammaire, des 4 en rédac, des 0 en orthographe… Je planque une grande partie de ces notes à mes parents (merci l’effaceur). Ils me tiennent déjà assez à l’œil pour les matières scientifiques, inutile que je leur montre à quel point je suis nul, en français aussi !
En cours d’année, Mlle Bonnefoy envoie une lettre de quatre pages à mes parents, dans laquelle elle leur décrit par le menu à quel point je le suis (nul), à quel point je suis inutile et me prédit un avenir sombre, vide et pénible. 
Mes parents ont conservé cette lettre pendant des années. S’ils l’avaient gardée plus longtemps, je l’aurais faite encadrée tellement elle était ignoble (et bourrée de fautes et de ruptures de construction). 
Du coup, à la fin de l’année, je ne peux plus y couper : on m’impose le redoublement.  

Au début de ma seconde 4ème  (Malédiction ! J’ai encore Bobonne !), le travail persévérant, presque obsessionnel de ma mère commence à payer. Mes notes de français remontent et je passe de 9 à 14 sur 20. Le jour de la rencontre parents/profs (en octobre ou novembre), Mlle Bonnefoy dit à ma mère que c’est normal que mon niveau soit meilleur cette année : ça fait deux ans qu’elle m’a comme élève ! 
Ben tiens…

Un grand MERCI, Mmes Viaud et Schoenzetter !


L’année suivante (c’est là que ça commence à devenir intéressant), j’ai Mme Viaud comme prof de français. Je l’avais eue en prof d’histoire en 6ème. Mon prof principal, c’est M. Chagnoleau, que j’ai en histoire/géographie cette fois. Il me déteste toujours autant. Il me le prouvera à plusieurs reprises. 
Je ne vais pas radoter en vous racontant à nouveau que c’est elle – Mme Viaud – qui m’a montré que je pouvais écrire des choses intelligibles et marrantes, si je voulais. Vous pouvez lire cette anecdote ici !  

Après une 3ème poussive et chaotique, j’embraye sur le lycée Jean Monnet et je me retrouve en seconde générale avec seulement 4 garçons. Les filles de ma classe (pas toutes, heureusement) sont « à l’âge garce », je suis mal dans ma peau de petit ado grassouillet, efféminé et boutonneux. Ma prof de Français s’appelle Mme Schoenzetter. C’est une « grande » femme blonde frisottée aux yeux très expressifs et d’un beau bleu-piscine, avec un nez pointu et les dents du bonheur. Elle possède une classe naturelle, a une élocution un peu gutturale et une façon d’enseigner sa matière qui me donne envie de travailler, de faire des efforts, de m’améliorer. Au risque de passer pour un petit Macron, je vais oser le dire, mais je la trouve très belle et surtout très humaine ! D’ailleurs je me dispute le premier rang avec mes camarades de classe, pour être à portée de ses postillons.  Avec elle, c’est un délice de suivre le programme. Même les poètes romantiques ou symbolistes (dont je n’ai d’ordinaire que foutre) glissent dans mes oreilles comme de la musique divine. Elle a su me faire aimer Flaubert, Diderot, Musset, Verlaine ou Rimbaud. C’est grâce à elle que je me suis mis à apprécier les subtilités de la langue française, si j’ai commencé à prendre plaisir à écrire, à vouloir raconter des choses. 
Et c’est encore elle qui m’a poussé à m’orienter vers la section littéraire (A2) ; en même temps, qu’aurais-je pu faire d’autre ? 
Je suis donc enchanté de la retrouver en première, en tant que prof principale de surcroit. Et même si elle insiste très lourdement et dès la première heure pour que je me présente comme délégué, puisque je suis le seul mec de la classe (!). Je sens que sur le moment, mon refus catégorique l’a déçue. Mais à l’époque, je ne me vois absolument pas représenter mes camarades de classe, qui sont pour beaucoup assez cruelles et superficielles. C’est l’âge bête, comme on dit ! Et puis être élu, ça ne s’invente pas. C’est un métier.

Aujourd’hui, je ne sais absolument pas si Mmes Viaud et Schoenzetter sont toujours de ce monde (c’était il y a plus de 30 ans, tout ça) ni si elles se souviennent de moi aussi clairement que je me souviens d’elles, mais j’espère que oui. Je me demande ce qu’elles penseraient de mes livres si elles les lisaient et surtout, ce qu’elles se diraient si elles savaient que quelque part, elles en sont un peu responsables ! Je suis très loin d’être une star de la littérature française et ce n'est absolument pas mon ambition :
je suis très heureux de faire ce que je fais. Alors merci pour ces moment, Mesdames ! ❤