Et « Bobonne » (son surnom) avait en partie
raison. Dans mes souvenirs, mon niveau en français était très médiocre, pour ne
pas dire aussi catastrophique qu’un SMS rédigé par un GenZ. Je n’avais aucune
notion d’orthographe, j’étais nul en conjugaison et en grammaire. Je prenais
régulièrement des zéros et ma moyenne dans cette matière (et les autres aussi,
du reste) était affligeante, au grand dam de mes parents, profs tous les deux,
qui, sans aucun doute, étaient en droit d’espérer mieux de leur progéniture.
En fait, je m’en foutais, de l’école. Tout ce que je
voulais, c’était m’amuser. Je n’étais
pas si méchant qu’elle le disait, mais je l’avoue, je n’avais pas un grand
caractère non plus. J’aurais suivi les plus taquins de la classe en enfer, s’il
avait fallu. Et c’est ainsi que, dès le début, Mademoiselle Bonnefoy m’a pris
en grippe. Je crois même qu’elle m’a foutu à la porte avant la fin de l’appel,
le tout premier jour. (Mais peut-être est-ce un souvenir reconstruit ?)
Dès lors, la guerre était déclarée.
Pour toutes ces raisons, je la détestais de toutes mes
forces et je ne ratais pas une occasion de lui jouer des tours pendables. Je tirais
des boulettes de papier maché à la sarbacane sur son trenchcoat dès qu’elle
écrivait au tableau, je jetais des pendus au plafond, je bavardais, je l’imitais
avec une cruelle voix de fausset (elle faisait des bruits de gorge bizarres, des sortes
de gémissements ou de mugissements qui nous faisaient pouffer), ou alors j’ennuyais tout bêtement mes camarades de classe.
Bien sûr, je m’étais tellement enhardi et j’étais si peu discret
qu’il m’arrivait de me faire prendre sur le fait, et plus souvent qu’à mon tour.
Et hop, direction la porte. En parallèle, je bâclais systématiquement mes
devoirs et mes notes s’en sont ressenties. Après cette fameuse lettre, ma mère a
pris la situation en main. Je ne reviendrai pas sur ce
que j’ai dû subir pour remonter la pente au cours des deux années qui ont
suivi mais, même si je lui en suis reconnaissant aujourd’hui (je parle de ma
mère), ça n’a pas été une mince affaire !
Je me souviens en particulier de la passion de cette prof de
lettres pour Julien Green, dont elle ne manquait jamais une occasion de
nous vanter l’extraordinaire talent d’écrivain. Nous avions même dû acheter
(pour l’étudier en classe) « Minuit », du même auteur, dont je ne me
rappelle absolument rien. Logique, puisque tout ce qui venait de Bobonne m’horripilait
au plus haut point. J’ai donc redoublé ma quatrième et suis retombé sur elle.
Que voulez-vous : on est abonné à la poisse ou on ne l’est pas !
Mes notes se sont améliorées (pas directement de son fait,
au moins) et j’ai retrouvé un semblant de grâce à ses yeux. Aujourd’hui (et
depuis quelques années déjà), Mademoiselle Bonnefoy n’est plus. Ma colère,
elle, est retombée il y a bien longtemps. Cela dit, que se serait-il passé si
ma route n’avait jamais croisé la sienne ? Ma mère aurait-elle ressenti la
nécessité impérieuse de me remettre (d’arrache-pied) au travail ? Quelle
direction aurait pris ma scolarité ? Serais-je allé jusqu’au Bac ? Et
surtout, aurais-je eu envie d’écrire des romans aujourd’hui ?
Quelque part, je ne peux m’empêcher de penser qu’à sa façon
(et certainement sans le vouloir, du reste), Bobonne a aiguillé le cancre que j’étais
sur la route sur laquelle je chemine aujourd’hui. Elle est, en quelque sorte,
le battement d’aile de papillon de la tempête qui m’anime, 40 ans plus tard. Et
je ne peux que l’en remercier. À mon corps défendant.
Repose en paix, Bobonne. Tu l'as bien mérité.

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