vendredi 6 novembre 2026

JEUX DE MAINS, JEU DE ROUQUIN #2

Quelques années après cet épisode, je crois que j’étais en seconde au Lycée Jean Monnet à Cognac, Mon père s’est subitement aperçu qu’en prenant de l’âge, je perdais peu à peu ma blondeur infantile. Je ne sais pas si cet état de fait résonnait avec la prise de conscience de son propre vieillissement, mais en tout cas, on sentait bien que ça le chagrinait. Parce que oui, petit, j’avais des cheveux, et ils étaient blonds comme les blés. J’ai d’ailleurs longtemps porté cette odieuse coupe au bol, tellement à la mode dans les années 70.

Bref, mes cheveux étaient passés du jaune paille au châtain clair cendré, et ça avait l’air de le désespérer. À tel point qu’il a fini par me demander si je le laisserais m’appliquer une décoloration légère. Et j’ai accepté (rappelez-vous : jeune, je n’avais pas un caractère très affirmé). Au lycée, je fréquentais (de loin en loin) un groupe d’élèves un peu originaux, un tantinet irrévérencieux, des « apprentis fizoloffes » comme je les appelais en aparté, même si, quelque part, je les admirais. Car enfin, il fallait avoir du cran pour déambuler en file indienne et mains jointes en prière dans la cour de récréation, tout en chantant « Malik Oussekine » sur un air de faux chant révolutionnaire russe !

Ce groupe de quatre ou cinq lycéens extravagants frayait régulièrement avec un autre, dont je faisais partie : le club BD, lui-même adossé au journal du lycée, le bien nommé « la Glossolalie ». Parmi eux, un certain Dominique D. arborait une fière coiffure en brosse décolorée « à la hollandaise », avec des pointes tellement enduites de gel qu’il aurait pu servir de fraiseuse routière. Je le voyais un peu comme un genre de punk anarchiste et érudit, amateur de caricatures improvisées et de provocations politiques diverses. À mes yeux, il avait tous les atours de l’antihéros scolaire et j’applaudissais son culot, tout en le trouvant parfaitement insupportable.

Mais revenons à mon père et sa lubie du moment. Je n’ai pas été surpris lorsque je l’ai vu revenir vers moi avec une boîte de Décoloril. « Ne t’inquiète pas, on ne va pas laisser le produit agir trop longtemps. On va faire une sacrée surprise à ta mère » se réjouissait-il ! Je lui ai donc fait confiance et nous avons posé le produit puant l’ammoniac sur ma pauvre tête. Je devais le garder dix minutes maximum, puis passer au rinçage. Mais la fatalité a voulu que ma mère demande à mon père de le rejoindre dans la cuisine pour l’aider à confectionner le repas du soir. « Je reviens tout de suite », m’avait-il promis.

Trente minute plus tard, mon père est effectivement revenu et j’ai vu à sa tête qu’il était légèrement désappointé. « Oh là là, ça a l’air vraiment très blond, cette affaire » a-t-il fait, conscient d’avoir fait une bêtise mais bizarrement heureux de sa bonne blague ! Il a ri nerveusement pendant tout le rinçage. Une fois séchés, le constat était sans appel… mes cheveux étaient devenus encore plus blancs et électriques que ceux de Dominique D., si cela pouvait être. Avec mon acné juvénile et mon expression dépitée sur ma face livide, j’avais un faux air de Johnny Rotten et ce n’était pas pour me déplaire. « Bon, OK. Va montrer à ta mère » !

Je ne me suis pas fait prier : j’ai descendu en courant la volée de marches qui menait à la cuisine et suis entré comme un beau diable dans la pièce, aussi théâtralement que possible : « Ta daaaa ! » avais-je hurlé, tout en me doutant un peu de la réaction que ne manquerait pas d’afficher ma pauvre mère. « Oh mon dieu quelle horreur ! Qu’est-ce que tu as fait ? Que c’est laid ! Ça fait ressortir tous tes boutons ! » Et moi de rire, usant de ma mauvaise foi la plus absolue tandis que je soutenais que non, c’était la classe, je ressemblais à Dominique D. ! Et là, j’ai pris une gifle mémorable.

« Mais c’est Papa qui voulait que je redevienne blond, comme quand j’étais petit », me suis-je défendu, balançant sans vergogne le vrai coupable, qui restait impuni. « Nous qui pensions te faire plaisir, et tout » Il n’y avait pas à tergiverser, c’était raté, de ce côté-là ! « Pas question que tu retournes au lycée avec cette tête-là » ! Ma mère a copieusement enguirlandé mon pauvre père et l’a chargé de réparer immédiatement sa bêtise avec le colorant pour cheveux noirs qu'elle commençait à utiliser, de temps en temps, pour masquer ses racines. « Vous reviendrez pour manger quand ce sera fait, pas avant », nous avait-elle menacé.

Pas le choix. Et malgré la déception de mon père (et la mienne), il a fallu plier. Mais cette fois-ci, on n’allait pas se faire avoir par le temps : on laisserait agir dix minutes maximum avant de rincer. Si on pouvait sauver les meubles et légèrement foncer le tout, juste assez pour que ça reste blond, alors banco ! Sauf que pour le coup, ce n’était vraiment pas assez. J’étais devenu roux comme ma grand-mère maternelle. Horreur ! Mais pour ma mère, ça suffisait amplement : tout plutôt que cette décoloration pisseuse infamante ! Je suis donc retourné au lycée dès le lendemain, où ma nouvelle couleur involontaire n’est pas passée inaperçue, comme vous pouvez vous en douter.

J’en ai entendu parler pendant des mois, voire des années. Un jour, la grande sœur de celle que j’avais lapidée, quelques années plus tôt, est venue sonner à la maison. C’est ma mère qui est allée ouvrir. Sans dire bonjour ni merde, la gamine effrontée a demandé : « Il est là Antoine » ?

— Il n’y a pas de « Antoine » ici, désolée, a fait ma mère, refermant presque la porte au nez de l’intruse, mal élevée.

— Mais si ! Antoine, lààà… Le rouquin !

— Aaaah ! tu veux dire « Etienne » !

— Oui voilà !

— Il est là mais il travaille. Il a des devoirs à faire. Tu n’auras qu’à revenir plus tard.

Et elle n’est jamais revenue. Je ne sais pas ce qu’elle me voulait, du reste. Peut-être était-elle émoustillée par le souvenir de mon cul, qu’elle avait vu rougir six ans plus tôt, à défaut de se souvenir de mon prénom ?

Mais longtemps après cet épisode, mon frangin m’a raillé, m’appelant « Antoine le rouquin » tout en agitant son index crochu devant mon nez, et ce bien après que ma vraie couleur de cheveux reprenne enfin sa place.

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