mercredi 4 novembre 2026

JEUX DE MAINS, JEUX DE ROUQUIN #1


En 1980, j’avais neuf ans et demi. Nous habitions, ma famille et moi, dans une maison que mes parents avaient fait construire au sein d’un quartier pavillonnaire situé au sud du centre-ville de Cognac. Le lotissement était comme pris en tenailles entre l’hôpital, un immense champ en friche (« les grandes herbes »), des vignes et des terrains agricoles plus ou moins en jachère, le tout encerclé par la voie ferrée. Vous verrez, le décor a son importance.

À cet âge-là, je peux l’avouer, même si j’étais relativement docile, je n’avais pas trop conscience de ce qui était bien ou de ce qui était mal. Je n’avais pas non plus un caractère particulièrement affirmé, alors j’étais plutôt prompt à suivre les bêtises des autres, notamment celles de mon frère cadet (qui avait 6 ans à l’époque), particulièrement doué pour la chose. J’en faisais aussi de moi-même, et des belles, inutile de le nier. Vous allez le lire !

Un jour – je ne me rappelle pas à quelle occasion ni qui a eu cette fameuse idée, du reste – tous les gosses du quartier, dont des filles que nous fréquentions rarement, avaient décidé de se constituer en deux groupes, chacun posté d’un côté d’une butte de terre abandonnée dans « les grandes herbes », et de jouer à se lancer des cailloux. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre, comme le veut la séparation des sexes à cet âge-là. Au début, c’étaient des petits graviers de calcaire, alors ça allait. Mais petit à petit, le diamètre des projectiles a augmenté.

Néanmoins, nous nous amusions comme des petits fous, enfin jusqu’à ce que je reçoive une belle pierre sur pied. Je ne me souviens pas avoir eu très mal ; en revanche, je me rappelle en avoir été fort marri. « Ah, c'est comme ça, hein ? », m'étais-je dit. J’ai ramassé le plus gros pavé granuleux que j’ai pu trouver alentour, et je l’ai lancé avec vigueur au-dessus du tertre, mais sans viser quelqu’un en particulier. Et aussi vrai qu’on ne gagne pas toujours au loto si l’on joue, seuls ceux qui jouent peuvent gagner. Ce jour-là, j’aurais dû jouer au loto… 45 ans plus tard, j’entends encore le son creux que mon roc a produit en atterrissant sur le crâne d’une des infortunées gamines.

Ça a fait « Poc ! ». Tout le monde s’est immédiatement arrêté de lancer des cailloux. Une ou deux secondes de silence ont suivi avant qu’une fillette (la plus jeune de la bande) ne se lève d’un coup en hurlant, la main posée sur la tête, un sang épais et grumeleux coulant sur son visage déformé par la douleur. À ce stade, j’étais comme paralysé de trouille et j’entrevoyais déjà les conséquences de mes actes. Mon cerveau aurait voulu analyser la situation de façon pragmatique mais courait dans tous les sens, comme un chien fou sur la queue duquel on aurait accroché un serpent en plastique. Tandis que les filles repartaient chez elles tout en nous agonisant de reproches, j’ai lancé un très courageux : « Et surtout, vous ne dites pas que c’est moi, hein ? ».

Puis mon frangin et moi avons filé à l’anglaise jusqu’à nos chambres respectives, et je me suis adonné à mon activité favorite : faire semblant de faire mes devoirs. J’avais presque oublié ce regrettable incident lorsque, moins d’une heure plus tard, j’ai entendu ma mère nous appeler depuis la cage d’escalier, mon frère et moi. Et je savais, au ton de sa voix, que ce n’était pas pour nous offrir un cadeau et que le moment aurait été malvenu pour procrastiner ce qui était désormais inévitable. Alors nous sommes allés à sa rencontre, penauds et traînant des pieds.

Elle nous a accueillis dans le hall avec véhémence : « Qu’est-ce que vous avez encore fait ! Mais vous avez vraiment le diable au corps, bande d’affreux ! » Bien sûr, nous avons commencé par nier, tandis qu’elle nous entraînait au dehors. « On n’a rien fait, c’est pas nous ! » En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, nous avions traversé le jardin et étions tous les trois sur la route qui passait devant la maison. Là, se tenaient trois gamines, dont une voisine plus âgée qui n’était pas dans le groupe de tout à l’heure, mais qui avait tout vu depuis sa chambre.

La blessée n’était pas parmi elles, mais sa grande sœur (qui devait avoir mon âge) se tenait au milieu de la bande, sourcils froncés et bras croisés. « Alors, c’est lequel des deux qui a lancé la pierre ? » a demandé ma mère, qui nous tenait chacun bien serrés par un bras. Quelques secondes se sont écoulées, tandis que la fille nous observait, tantôt mon frère qui arborait son habituelle face butée, tantôt moi, qui tentais d’esquisser un « non » discret de la tête, à l’attention de la fille. La gamine a eu l’air d’hésiter. Un moment, j’ai même cru qu’elle allait désigner mon frangin avec sa tête de coupable auto désignée. « Ben, je crois que c’est… lui ! », a-t-elle finalement fait, en me pointant du doigt.

Alors ma mère m’a pris sous le bras, m’a baissé la culotte et m’a assené une vigoureuse fessée, cul-nu devant les yeux ronds et sidérés des filles. Humiliation publique – toutefois méritée – dont je me suis rappelé ensuite avec honte au moins pendant les cinq années qui ont suivi. Mon frère, qui pensait avoir échappé à l’ire maternelle, en fut aussi pour ses frais (un peu de satisfaction dans cette tartine de merde qu'est la vie, c'est toujours bon à prendre). Et c’est ainsi, avec le derrière rouge comme celui d’un babouin et irradiant comme le feu des enfers, que nous fûmes congédiés chacun dans nos chambres avec privation de Goldorak à la télé et interdiction absolue de sortir jouer dans le quartier pour plusieurs semaines.  

Quant à la blessée, pas d’inquiétude : ce n’était finalement pas si grave. On lui a bien enturbanné la tête et ça a fini par cicatriser. Je ne l’ai plus jamais revue dans le lotissement. Leur grand-mère, qui habitait un peu plus loin dans le quartier, avait sûrement laissé des consignes : « Ne jouez plus jamais avec les Boyer ! » Le temps a passé et un jour, je suis retombé sur la grande sœur… Je ne me souviens pas si nous avons abordé le sujet de ma bêtise de gosse, mais notre rencontre fortuite a eu un tout autre écho dans ma vie d’ado…

À suivre (pour comprendre le titre)…